CHAPITRE XIV
Nous naissons avec le sentiment du bien et du mal; c'est rinsfinct moral. Ne pourrait-on pas dire que le devoir de l'éducation est de transformer ce sentiment ou cet instinct en une connaissance raisonnée?
Pour donner la connaissance du mal aux enfants, elle commence ordinairement par interdire quantité de choses. Il vaudrait mieux donner d'abord la connaissance du bien, dont successivement on montrerait que le mal est le contraire; ainsi, supprimant les leçons oiseuses, on mettrait en liberté le jeune enfant, on n'emploierait l'autorité que lorsqu'elle est indispensable. Un peu plus tard, mais très promptement, on s'efforcerait, par tous les moyens, d'exciter le contentement de soi-même à là suite d'une bonne action. Si nous nous trompons souvent dans l'éducation de nos enfants, c'est parce que nous ne voulons employer que les bonnes qualités de leur nature et que nous annulons les autres. On pourrait au contraire se servir de celles-ci
j et les faire concourir au bien ; en attendant qu'on pût
démontrer à une fille que le complément de la vertu est d'être désintéressée, on pourrait employer son amourpropre à la tenir dans l'habitude du bien. S'il est insensé de vouloir imposer des sensations, il n'est pas très difficile
! de les faire naître; et Ton peut facilement amener un
à être content, quand il a bien fait; une louange peut être donnée, une récompense accordée de telle manière qu'elle excite la satisfaction de soi-même ; et on peut très impunément multiplier les unes et les aulres, de manière encore que cette satisfaction devienne un état habituel, une situation qui sera bientôt un besoin. Rousseau dit qu'il faut rendre les enfants heureux ; j'ajouterai qu'il faut les rendre contents, car le contentement est le sentiment du bonheur. Si l'on veut bien comprendre qu'un enfant peut commettre beaucoup de fautes sans faire mal, il faut avoir le courage de ne point prétendre pour lui aux compliments de la société. Elle ne le loue d'ordinaire qu'autant que l'on a pris soin de lui donner l'extérieur et comme les gestes des qualités qu'il n'a point encore, mais dont les apparences le mettent à l'unisson avec elle. Ce soin prématuré lui semble une nouvelle preuve de soumission à ses ordres; elle applaudit sa conquête. Mais à quel prix s'achète pour l'enfant cette réputation d'enfant bien élevé! que n'y perd-il pas en bonheur, en naturel, en abandon, en indépendance! Si on laisse l'enfant enfant, c'est-à-dire ignorant des usages et des règles du savoir-vivre, il se présente très peu d'occasions de le gronder, hors les cas où il pourrait nuire à sa conversation ou gêner par le petit despotisme qu'il ne faut pas lui laisser la possibilité d établir. Et encore, comme il n'est pas mal de faire ce qu'on ne sait pas être mal, on peut assurément empêcher un enfant de se nuire à lui-même ou d'importuner, sans le réprimander sévèrement. Ainsi, au risque d'avoir dans le monde le renom d'une mère qui gâte son enfant, je crois qu'on ferait bien de s'appliquer à lui fournir les occasions de bien faire, sans laisser échapper celle de l'en louer après. La récompense accordée à l'enfant est le matériel de la louange, la preuve de l'approbation; mais il est nécessaire d'y ajouter ce qui ouvre l'esprit à la réflexion, et le plus tôt qu'on pourra, d'exercer les bonnes intentions en y donnant de l'importance. Ainsi qu'un enfant, en lisan^ ses lettres ou
en faisant des o, ait mal lu ou grlifonnc, si cependant il a montré quelque désir de bien faire, quelque peu d'application, traitez-le comme si son attention eût produit un bon résultat, dites-lui : « Vous ne vous tromperez plus, (( ou vous ne saurez écrire que lorsque vous aurez beau- (i coup lu et beaucoup écrit, mais vous avez été appliqué, « cela est bien; je suis contente de vous, vous devez ({ l'être. » Puis ayez soin de le tenir dans un état prolongé de satisfaction, en rapportant les petites complaisances que vous aurez pour lui au bien-être dans lequel sa bonne volonté vous a mise aussi. Ce procédé a cela de commode que, s'il lui arrive ensuite de faire quelque faute, d'avoir un mouvement d'humeur ou de colère, vous pourrez lui dire avec douceur, ou même avec gaieté, qu'il doit prendre garde de déranger quelque chose à cet état de bien-être dans lequel vous êtes tous deux, et que vous aurez eu soin de rendre sensible par des amusements. Je suis très persuadée qu'on finirait ainsi par familiariser un enfant avec l'idée que la bonne conduite donne une joie intérieure, et tout est là. Qu'importe, quand sa conscience naissante se contenterait à bon marché? Il ne serait pas temps encore de la rendre difficile; c'est l'affaire de la raison développée : il suffit d'avoir évité que la crainte du châtiment ait seule excité le désir de bien faire.
Je me souviens très bien que, dans mon enfance, il m'arrivait quelquefois de m'appliquer de toute l'attention dont j'étais capable, pour emplir une page de ces grandes lettres qu'on appelait, je crois, de la bâtarde, sorte d'ouvrage très difficile à bien faire à tout âge, et particulièrement pour les enfants, dont la main est en même temps faible et raide. On a raison de les y contraindre, parce qu'il accoutume leurs doigts à la souplesse ; mais on a tort de les gronder, quand ils n'ont pas réussi. Malheureusement, on me jugeait sur le résultat, et quand j'apportais mes lettres mal faites, tout attristée du peu de SHCcès de mon attention,
I/ÉDUGATION DES FEMMES.
j'étais grondée, quoique au fond j'eusse mérité d être encouragée. Toute mère qui n'est pas présente à la leçon du maître, avec la plus indulgente volonté du monde, pourra risquer de se tromper ainsi ; du moins elle fera bien de demander à ce maître, après la leçon, non pas si son enfant a bien fait, mais s'il a été appliqué ; de cette manière l'enfant prendra au même instant deux leçons, dont la dernière ne sera pas la moins utile.
Il y aurait grand avantage à faire tourner ainsi la première attention du jeune âge sur cet état de jouissance intérieure, senti par la mère ainsi que par la fille, commun à deux êlres entre lesquels la nature a établi tant de liens, et qui contribuerait encore à les resserrer de la manière la plus touchante. Une fois que la petite fille aurait compris l'effet de sa propre disposition sur celle de sa mère, leurs regards, leur sourire mutuel, toujours en intelligence, leur retraceraient à diverses occasions ce que toutes deux auraient éprouvé en même temps ; les douces faiblesses de la maternité pourraient se satisfaire sans inconvénient, car les complaisances apparaîtraient comme un remercîment indirect du contentement produit.
Une telle intimité, fondée sur la joie de la vertu et la sympathie qu'elle inspire, prépare pour l'avenir la connaissance du mal et celle du chagrin qu'il cause. Elle jette les fondements de la grande et belle leçon qui doit un jour découvrir toute la chaîne des devoirs entre les créatures ; car cette même intimité excite aussi la souffrance, quelquefois même le remords chez une mère, à la première faute grave de son enfant.
Une petite fille, mise seulement en contact avec sa mère, avec une bonne bien avertie et des enfants de son âge sous les yeux de l'une ou de l'autre, contractera l'habitude de l'observation d'elle-même. Il existe dans les relations avec les enfants une commodité qu'on ne rencontre plus chez les personnes faites ; c'est qu'ils trouvent un grand plaisir dans la répétition. Comme la faiblesse de leur intelligence
et la mobilité de leur nature les empêchent de comprendre sur-le-champ et de rien épuiser, on n'a rien à craindre en leur redisant souvent une même chose. Si Ton n'excitait pas en eux et presque malgré eux le goût de la nouveauté, si piquant pour les êtres blasés, on les verrait chercher toujours les mômes amusements, redemander l'histoire déjà contée, la chanson déjà connue. 11 est facile et agréable de lire sur leur visage le progrès de leur intelligence, mieux frappée à mesure que vous leur répétez le même discours. Aussi serait-il également déraisonnable de vouloir être compris par eux du premier coup, ou de ne leur dire que ce qu'ils comprendraient sur-le-champ. Commencez à semer, quoique dans un espoir très éloigné ; ne vous troublez point de celte petite mine froide ou distraite qui annonce que vous êtes encore inintelligible ; reprenez dans un moment, le lendemain, et tous les lendemains sans relâche ; n'essayez point de mener trop de vérités de front ; mais saisissez-en une ; que tous vos soins, par exemple, tendent à faire entrer celle dont je viens de parler ; que tous vos efforts se rendent au même but, comme les rayons se portent au même centre ; et quand il vous aurait fallu une année entière pour faire un seul pas, que votre conscience à son tour soit satisfaite, car vous n'avez point perdu votre temps. Après avoir obtenu d une petite fille qu'elle ait attaché une idée, toute légère qu'elle soit, à cette phrase : « Je suis contente de moi ! » qu'une mère traduira aussitôt par celle-ci : « Nous sommes contentes de toi », l'on pourra entreprendre l'étude des devoirs, et c'est ici que je recommanderai bien d'amener l'enfant à comprendre que chacun est dans ce monde pour faire quelque chose, qu'on nomme devoir, précisément par la conduite qu'il verra tenir à sa mère. On a dit avec raison que les enfants ne concevaient guère d'idées générales par rapport à eux-mêmes, tandis qu'ils les acceptent par rapport aux autres. La première opinion fausse que les circonstances, et parfois notre faute, font naître en eux, c'est qu'une
mère est une personne faite pour être obéie de tout le monde, affranchie de toute obligation d'agir autrement que par sa volonté, grondant ou pouvant gronder dès qu'on lui résiste, enfin qui n'est dans ce monde que pour y faire ce qu'il lui plaît, et même pour se permettre tout ce qu'elle défend à son enfant.
Par exemple, il n'est guère de petite fille qui n'ait été grondée pour avoir dérobé et mangé la chose que sa mère mange en sa présence ; qui, réprimandée si elle a cassé quelque meuble, déchiré quelque harde, ne voie sa mère casser une tasse impunément, renverser son encrier sur sa robe, s'impatienter contre un domestique trop lent, avoir peine à quitter son lit, etc. Qu'en conclut-elle? qu'il est agréable d'être grande, c'est-à-dire affranchie de toute obligation, qu'elle sera bien heureuse, quand à son tour elle sera grande aussi ; et ce premier souhait est le fondement d'une opinion très fausse sur la liberté.
Il faudrait, au contraire, s'il était possible, faire concevoir à un enfant que l'indépendance des actions est d'autant plus restreinte que nous avançons en âge et que nous prenons plus d'importance dans la vie, que la liberté dont il jouit, pure concession de sa mère, sera quelque jour limitée encore par sa propre conscience, et que les devoirs se multiplient pour une raison qui grandit. Je ne pense point que la petite fille doive être sur-le-champ mise aux prises avec de telles vérités, qui feront un jour la règle de sa vie, mais il est important de la faire entrer dans la route qui y conduit. Ainsi, il est nécessaire d'abord qu'elle apprenne, c'est-à-dire, qu'elle voie qu'il y a des devoirs ; et elle le verra sans répugnance, si, comme je l'ai dit, on lui en impose très peu, et que sa mère paraisse en avoir beaucoup. Comme en effet ils sont très nombreux et très visibles pour une mère de famille, il est facile de les faire remarquer, de montrer alternativement le plaisir ou la peine qu'ils rapportent à qui veut les remplir, les victoires
qu*on gagne sur la paresse pour ne les pas négliger, Tétat d'activité où ils nous mettent, et le bon ordre qui résulte de leur accomplissement ; tout cela étant de pure pratique, peut être saisi à demi-mot et exécuté journellement avec succès ; tout cela peut entrer dans la tête d'un très jeune enfant, d'une petite fille surtout, si naturellement curieuse de ce qui se passe autour d'elle ; mais tout cela, je le sens, impose une très grande régularité de conduite, une grande observation des discours et des actions. Après tout, si les femmes avec raison se plaignent que l'importance qu'elles ont dans la société ne les satisfait point, parce qu'elle a plutôt le caractère d'une concession que celui d'une sincère estime, si les femmes prétendent justement à un autre genre de considération, force sera bien qu'elles comprennent par quelle gravité de vie elles peuvent l'acquérir; prétendre et ne point mériter a été trop longtemps le faible de leur amour-propre, et, comme je l'ai dit, la cause de leur fréquent ennui.
L'babitude de voir une mère régulière dans sa manière de vivre, faisant les mêmes choses de la même manière, et ces choses produisant autour d'elle de l'ordre et du bonheur, avancera la réflexion d'une petite fille. Je suis convaincue que d'elle-même elle finirait par conclure qu'il existe un motif pour ce retour des mêmes actions à l'égard du mari, des enfants, des domestiques; on peut facilement aider et hâter cette conclusion, et faire naître ainsi l'idée du devoir avant que le mot en soit prononcé, de manière que, le jour où enfin il le sera, il représente une notion déjà familière. 11 est vraisemblable que la petite fille, avant d'arriver à l'idée générale du devoir, imaginerait d'abord que l'ensemble des devoirs se réduit à n'être que la somme des choses que les femmes ont à faire dana l'intérieur de leur maison ; elle ne serait pas très loin de la vérité ; et sûrement le philosophe* qui a dit que les femmes appar-