M. de Boiiald
156 L'ÉDUCATION DES FEMMBl,
tiennent à la famille et non à la sodété, trouverait que notre petite élève serait presque auftiî avancée qu'elle doit l'être pour tout le reste de la vie. lu fait, je crois bien que la femme n'appartient point directement à la société politique : mais il ne faut point oublier cependant que, par suite des mœurs françaises et même des mœurs chrétiennes, cette société a trop d'influeikce sur son sort pour n'avoir point de grands devoirs envers elle; et que la femme à son tour a trop d'empifé sur ceux qui l'entourent, pour demeurer ignorante de ce qu'elle doit à celte société même. De part et d'atitre, puisqu'il y a puissance, il y a règle.
Notre petite fille préparée ainsi que je l'ai dit, ignorera encore quelque temps combien ses devoirs acquerront d'importance, qiiand il lui faudra les rapporter à sa propre nature, et par conséquent à Dieu qui l'a faite; mais il est certain qu>lle sera déjà sur la route de la vérité. La situation particulière d'une mère peut coniribuer à étendre les applications du devoir, ce qui mènera plus vite à l'idée générale. La richesse, par exemple, oblige à la charité, et cette première leçon est facile et douce à donner; on peut la lier suMe- champ à la leçon de l'ordre : bien entendu que j'appelle leçon, non l'obligation exigée d'imiter, mais l'idée de le faire, inspirée par l'exemple, que seconde la parole* Si l'enfant voyait sa mère faire l'aumône sans s'imposer quelque privation, il en conclurait qu'elle a assez d'argent pour satisfaire à ses goûts et à ses devoirs; cl cette opinion, d'abord rarement fondée, l'accoutumerait à exercer des vertus dans un but opposé aux principes que la religion prescrit : or, quoique la religion ne soit point encore connue, il faut cependant diriger déjà la vie dans le sens qu'elle indique. Mais si l'on se prive de quelque chose pour secourir l'indigence, on donnera une idée vraie et selon la religion chrétienne, qui ne connaît point de charité sans sacrifice. Enfin l'œuvre prendra son vrai caractère et sa gravité indispensable; car le secret de
la vraie vertu, c'est de ne faire aucune action légèrement.
Je n ai pas le projet d'entrer dans tous les détails ; il suffit de montrer les principes. On comprend aisément que de la connaissance des devoirs d'autrui dérive pour chacun celle des siens; et comme l'amour-propre me paraît, dans notre nature imparfaite, un moyen de perfectionnement, on peut s'en servir en excitant encore le plaisir que les enfants ont généralement à être traités comme des êtres raisonnables. L'amour-propre, éveillé par une réflexion tout individuelle, doit être employé avec précaution et habileté ; mais quand il est remué pour ainsi dire dans un sens collectif, lorsqu'on fait voir à une petite fille que les petites filles commencent à l'être moins, dès qu elles ont aussi leurs devoirs, alors il est fondé, et il est sans inconvénient, puisqu'il ne s'enorgueillit que du passage de ce qu'on était à ce qu'on devient. Mais il faut bien regarder à n'indiquer que des devoirs très faciles, les faire porter toujours sur l'intention de bien faire, et non sur le bien faire; les prendre dans la relation de fille à mère, puisque ceux de mère à fille seront sûrement les plus vile aperçus et les mieux compris, et se garder autant que possible de les attacher trop tôt à l'idée de la réforme de quelque vice ou de quelque mauvais penchant : n'ai-je pas assez dit qu'il ne fallait pas tout entreprendre à la fois ? Un enfant fait mal, il fait même une mauvaise action, sans s'attribuer aucunement le penchant vicieux qui correspond à sa faute. Mme Guizot, dans les Annales d^Éducation, a conseillé avec beaucoup de raison de se garder d'accoutumer l'enfant a croire qu'il retombe dans le même péché, parce que sa nature l'y conduit. Elle ne voudrait pas qu'on apprit à celui qui mange avec avidité tout ce qui se trouve sous sa main qu'il y a un vice qui s'appelle la gourmandise, et qu'il est un gourmand. Elle a raison, et d'autant plus que l'action de l'enfant est bien rarement la conséquence d'un vice. Qu'il mente, qu'il se mette en colère, ce n'est point qu'il
soit menteur ni colère; il fait lun et Tautre par impuissance ou par TelTet d'une fausse éducation. Or, si l'enfant accepte l'accusation que comporte le titre de menteur, il est déjà corrompu, ou bien heureusement il n'en comprend pas l'importance, et vous avez pris une peine inutile, ou vous vous êtes à plaisir préparé une douleur mal fondée. Cet enfant ment et n'est point faux; il frappe et n'est point méchant ; il pleure pour avoii' le jouet ou la parure d'an autre enfant, et cependant il n'est point envieux. Mais sa raison est faible, il est pressé et dépendant; il va au plus court. Homme fait, cette manière d'agir pourra bien encore se retrouver dans sa conduite; d'autant plus que vous aurez moins exercé sa réflexion, et fait peser sur lui davantage le joug de l'autorité. On a fait de la liberté la source du désordre. Sans doute elle peut, comme tout le reste, se corrompre ou s'égarer; mais qu'on me dise si, sans elle, il y a un moyen d'exercer la moindre vertu. Cependant, dirat-on, vous ne voulez point laisser prendre à l'enfance l'habitude de ces fautes qui doivent être réprimées, sinon comme des vices, au moins comme des occasions d'en faire naître. Sans doute, il faut prévenir l'occasion du mensonge, en surveiller la récidive ; mais c'est le lieu d'employer celte éducation des circonstances conseillée par Rousseau, qui, seule, est impraticable, mais qui, réunie aux autres méthodes, offre des avantages. Par exemple, les inconvénients du mensonge seraient démontrés par l'état de défiance dans lequel se tiendrait tout le monde autour d'un enfant, après qu'il aurait menti; un acte de violence produirait dans la personne atteinte un long souvenir, une vive rancune, qui priverait le coupable des soins ou des plaisirs qu'il aurait pu attendre d'elle. L'esprit se trouverait ainsi frappé des inconvénients du vice, même avant d'avoir soupçonné qu'il existât. La morale est tellement utile à l'homme, qu'il est facile de démontrer les difficultés qu'on se prépare en la violant. Cette vérité mise en action devient, parla pratique, sensible au plus jeune âge. Je sais bien qu'un enfant qui se
corrigerait ainsi, par suite des embarras où le jetteraient ses fautes, n'aurait aucune idée de leur véritable importance. Par exemple, il croirait certainement et avec fondement avoir beaucoup mieux agi en se contraignant à une application quelconque qu'en évitant de mentir, puisque, dans ce dernier cas, il ne l'aurait fait que pour l'intérêt de son repos ou de son plaisir. Mais il n'est pas bien nécessaire que des enfants appliquent à leurs méfaits l'évaluation déterminée pour ceux des créatures toutes développées. Leur erreur tient à leur innocence. S'ils comprenaient les dangers de certains penchants, le tort de certaines actions, il f^iudrait donc souhaiter que le sentiment du remords s'éveillât en eux aussitôt, et cela n'est pas possible. 11 y a bien autrement de maturité dans la douleur que dans la joie. On peut espérer d'exciter chez un enfant le plaisir de la conscience, mais sa souffrance appartient à une raison plus avancée. Enfin, si le meilleur moyen d'arriver à la connaissance du mal est de faire passer par la connaissance du bien, il faut se résoudre à exciter des joies qui ne porteront que sur de faibles motifs, et accepter pour un temps l'ignorance de ce qui plus tard méritera seul d'être pesé.
Mais, pour ne pas marcJier plus vite que ce petit esprit dont je suivrais les progrès, il faudrait de mon côté consentir à mesurer mes louanges pour chaque action sur la valeur présumée par l'enfant, et par exemple me garder de priser trop haut la confession de la vérité, du moins tant que les circonstances que j'ai dites en feraient quelque chose d'intéressé; c'est quand la honte d'un aveu embarrassant est devenue plus forte que la crainte des suites du délit, et que cependant cet aveu se fait, c'est alors que l'action devient réellement vertueuse, que la louange peut essayer d'affermir la satisfaction intérieure, et que nous pouvons songer à faire porter le devoir sur l'obligation de dire la vérité. C'est encore ici le lieu de rappeler ce principe fécond que l'éducation doit se régler
160 i;ÉDUCATION DES FEMMES.
sur Tordro de la nature. Dieu a disposé les hommes encore enfants aux lois épurées et spirituelles de la morale chrétienne, par des lois de chair plus faciles à comprendre et à pratiquer. De même les parents devront, par des leçons graduées, préparer Tenfant à Tinstant de la révélation.