‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 10 sur 187 · RÉVEIL DU GALLICANISME · texte numérisé non relu

RÉVEIL DU GALLICANISME

Mgr Fornari avait puissamment aidé au progrès des idées romaines; il en avait un peu conscience et souriait volontiers des murmures de ceux qui l'accusaient d'avoir en France ruiné l'autorité de l'Eglise. Son départ coïncida avec une levée de boucliers contre les hommes et les tendances qu'il avait ouvertement favorisés. Peut-être faut-il se garder en racontant l'histoire de von un concert intentionnel là où il n'y a qu'une rencontre sans dessein défini; pourtant les événements qui signalèrent la fin de 1850 se rapportent si exactement à un grand plan d'ensemble, ils semblent dirigés par un calcul stratégique si savant que nous avons peine à n'y pas voir un effort combiné et un assaut vigoureux donné à ce qu'on appelait l'ultramontanisme. Le lecteur en jugera.

L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, avait enfin consenti à soumettre les décrets de son concile provincial à la correction du pontife romain, à accepter de Rome comme faisant autorité en France, non seulement les bulles dogmatiques mais celles mêmes qui auraient trait à la discipline générale, à n'absoudre du crime d'hérésie notoire que moyennant l'induit pontifical. L'évêque de Blois, Mgr Fabre des Essarts, avait contribué beaucoup à incliner à la soumission l'esprit de l'archevêque de Paris; mais de cette soumission imposée, extorquée presque, Mgr Sibour avait conservé un souvenir pénible. Evêque de Digne, il s'était montré zélé pour les réformes romaines; une fois devenu archevêque de Paris, il s'était converti au gallicanisme, professait les idées démocratiques de YEre nouvelle, prenait ses inspirations à Orléans et se laissait conduire par son vicaire général l'abbé Bautain. Le journal V Univers était l'ennemi commun et la main de tous était contre lui : la main de Mgr Dupanloup, à cause de l'opposition de Louis Veuillot à la loi d'enseignement; la main de Mgr Sibour, parce que le journal s'appuyait sur le nonce et soutenait les doctrines romaines; la main de l'abbé Bautain qui avait tué sous lui le Moniteur catholique, parce que l'Univers n'était pas totalement étranger à cette mort tragique. Tous les griefs se réunissaient donc contre le journal catholique.

Ce n'était pas sans raison, à la veille du concile de Bordeaux, que l'évêque de Poitiers et l'abbé de Solesmes s'étaient préoccupés de maintenir contre l'arbitraire épiscopal la liberté des écrivains catholiques. Mais le concile de Bordeaux n'avait pu statuer que pour sa province; et sous l'inspiration de son président, le concile de Paris avait traité avec plus de sévérité les écrivains qui s'occupent de matières ecclésiastiques. Le décret avait été voté, était revenu de Rome; Mgr Sibour le promulguait (1) : rien de plus naturel. Seulement le venin était recelé tout entier dans un codicille final adjoint au mandement et qui ne devait

(1) Mandement du 24 août 1850.

pas être lu en chaire; il avait pour titre : Avertissement au sujet du journal « V Univers ». Si l'on avait voulu croire sur parole l'auteur de Y Avertissement, le désordre social et religieux qui sévissait alors n'avait d'autre cause responsable que la polémique de V Univers. Empiétements, violences, usurpations, rébellion, il n'était faute dont il ne fût coupable ni mal qui ne vînt de lui. L'intimation de se convertir était impérieuse; l'archevêque déclarait dans une finale menaçante qu'il était prêt à prendre en mains les armes de l'Eglise, comme à user avec une juste sévérité de tous les moyens de dompter dans les catholiques égarés les obstinations les plus rebelles.

L'Univers publia tout, mandement, avertissement, et en appela à la décision supérieure du souverain pontife (1). L'émotion fut grande. La presse impie tout entière applaudit; une fois de plus l'épiscopat fut divisé. En ces questions complexes où les rancunes de personnes se mêlent inextricablement aux questions de principes, les hommes se rangent d'après leurs affinités. Lacordaire écrivait à Mme Swetchine : « Vous avez vu Y Avertissement (de Mgr Sibour) à V Univers; je ne le croyais pas si fort. Cet .acte m'a consolé et fortifié. Le scandale de ce gouvernement à la fois occulte et public eût fini par livrer l'église de France au mépris et à la haine du grand nombre... Je veux bien être aux pieds des successeurs des apôtres mais non à ceux d'une bande d'esprits moqueurs qui appellent tout au tribunal de leur talent satirique (2). » Quarante évêques prirent aussitôt parti pour V Univers. Le nonce fut avisé que toute la province de Reims unie à son métropolitain réprouvait Y Avertissement. Il fut signifié à Mgr de Paris qu'il s'exposerait à de retentissantes réfutations, s'il ne se prêtait à un accommodement avec le journal tant décrié par lui. Le 5 octobre, VUnivers publia deux lettres, l'une du journal à l'évêque, l'autre de l'évêque au journal. Le silence se fit; mais ce ne fut qu'une trêve et chacun coucha sur ses positions.

A l'aurore même de ces démêlés une négociation s'ouvrit, par l'intermédiaire de M. Victor Pelletier, vicaire général d'Orléans, entre Mgr Dupanloup et dom Guéranger au sujet de l'église abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire : l'évêque d'Orléans l'offrait à Solesmes à condition pour les religieux bénédictins de se charger du ministère paroissial (3). Il ne pouvait être indifférent à l'abbé de Solesmes d'entrer en possession de cette église insigne qui garde depuis de longs siècles et expose à la vénération des fidèles les ossements de saint Benoît; mais les projets de fondation avaient jusque-là entraîné pour lui de tels

(1) Numéro du 2 septembre 1850.

(2) Lettre du 7 septembre 1850. Comte de Falloux, Correspondance du R. P. Lacordaire et de Mme Swetchine, p. 499-500.

(3) Lettres du 16 février, 30 mars, 28 avril 1850, etc.

déboires qu'il ne se prêta pas à la proposition de Mgr Dupanloup avec l'empressement qu'on eût attendu de lui. Songeait-il déjà au diocèse de Poitiers plutôt qu'à celui d'Orléans? Etait-il partagé entre le désir d'assurer à sa congrégation un lieu si vénérable et la crainte de charges nouvelles, la difficulté surtout de distraire d'un monastère peu nombreux les éléments personnels d'une fondation? Craignait-il de livrer plusieurs de ses religieux à l'exercice exclusif d'un ministère paroissial, alors que la vie bénédictine, telle qu'il l'avait restituée à Solesmes, entraînait la séparation du monde et la clôture? Eprouvait-il un peu de surprise à l'aspect d'une offre inattendue et que les relations jusque-là entretenues avec Pévêque d'Orléans ne lui avaient aucunement laissé pressentir? Quoi qu'il en soit de ces hypothèses qui peut-être avaient chacune leur part de vérité, dom Guéranger répondit avec un accent de gratitude mêlé d'une nuance de modération et de sage lenteur (1). Mgr Dupanloup ne put s'y méprendre et il fit part avec surprise à Montalembert du sang-froid peu enthousiaste qui avait accueilli son offre.

Je viens d'Orléans, écrit le comte de Montalembert, où j'ai trouvé l'évêque assez étonné de votre peu d'empressement à profiter de l'offre qu'il vous a faite de Saint-Benoît-sur-Loire. Comment ne faites-vous pas plus de diligence pour vous emparer de ce lieu sacré? Hâtez-vous donc de jeter hors de votre ruche solesmienne ce premier petit essaim qu'il vous est donné de produire depuis dix-sept ans. J'ai trouvé l'évêque bien disposé pour vous et pour ce qui vous intéresse. Il a nommé une commission pour introduire le Romain dans son diocèse; il se dit très favorable aux ordres religieux. Vous lui feriez grand bien et il ne vous ferait aucun tort, si vous vous rapprochiez (2).

Aucun de ces projets ne devait pourtant réussir. Le diocèse d'Orléans était loin d'être mûr pour un retour au rite romain et, malgré tous les pronostics, l'église de Saint-Benoît-sur-Loire n'était pas encore aux mains de l'abbé de Solesmes. Le vicaire général, M. Victor Pelletier, s'y employait pourtant avec un dévouement sans égal; même l'évêque d'Orléans et l'abbé de Solesmes en mai 1850 firent ensemble le pèlerinage de Saint-Benoît-sur-Loire; et les premières négociations furent poussées assez loin et assez heureusement pour que la conclusion définitive semblât une question de jours.

J'ai vu avec un vrai bonheur, écrivait Montalembert, que vous étiez content de l'évêque d'Orléans. Je l'ai vu lui-même depuis votre visite et il m'a paru également content de vous et sincèrement désireux de s'entendre avec vous. Quant à moi, je désire ardemment vous voir reprendre possession de Fleury, d'abord par amour pour le grand patriarche de votre ordre et ensuite parce que je suis impatienté de voir les progrès si lents et si équivoques des béné-

(1) D. Guéranger à Mgr Dupanloup, 22 février 1850.

(2) Lettre du 10 mai 1850.

dictins auprès de la propagation si féconde de l'ordre de Saint-Dominique. Je serai surtout heureux de tout ce qui pourra vous rapprocher de Mgr Dupanloup. Je connais ses défauts autant que personne; mais il a aussi de grandes qualités. Vous lui ferez beaucoup de bien, et il pourra vous en faire de son côté. H faut absolument que les ultramontains s'entendent avec les gallicans sensés et honnêtes contre l'ennemi commun. Il y a là un grand travail de conciliation à opérer. C'est pourquoi j'ai demandé et obtenu en même temps les deux chapeaux de Mgr d'Astros et de Mgr Gousset. Car il est bon que vous sachiez que c'est à moi que sont dues ces deux nominations... J'ai dit tout simplement au président : « Votre oncle a mis M. d'Astros à Vincennes, et vous, vous le ferez cardinal, tout comme vous avez restauré la souveraineté temporelle du pape que votre oncle avait supprimée. » Vous voyez que mes relations avec le président n'ont pas toujours été sans fruit pour la cause de l'Eglise (1).

On voit le plan de conciliation se dessiner tout entier. L'amitié de Montalembert y eût incliné dom Guéranger et l'église de Saint-Benoîtsur-Loire en eût été la récompense. Le journal V Univers demeurant étranger à cette entente universelle, son opposition à la loi Falloux ne lui serait pas pardonnée. Il semblait 'même qu'il dût faire les frais de la réconciliation projetée et l'irritation de Montalembert était demeurée si vive qu'il ajoutait :

Je ne suis pas encore tout à fait résigné à l'ingratitude dont j'ai été l'objet de la part des catholiques à l'occasion de la loi Falloux, et je ne sais si je parviendrai jamais à oublier le procédé de mes amis qui, comme vous, m'ont livré sans défense aux insulteurs publics de V Univers (2).

A ce moment-là même paraissait le fameux mandement de l'archevêque de Paris avec Y Avertissement à « V Univers »; il n'était mystère pour personne que l'évêque d'Orléans et l'abbé Bautain l'avaient inspiré. L'abbé de Solesmes était trop avisé pour ne pas se demander comment on pouvait allier à ce point, avec des paroles de conciliation, des actes d'hostilité flagrante; ce ne lui fut pas une raison pour rompre les négociations relatives à l'acquisition de l'église de Fleury. Encore voulait-il obtenir, pour les quelques religieux qui relèveraient la prière monastique dans la basilique déserte, un ensemble de conditions conforme à leur vie. L'abbé Pelletier, dans son désir de recevoir les moines et de les recevoir au plus tôt, faisait bon marché de la clôture. Il n'y aurait pas de monastère dès la première heure, disait-il, mais on vivrait, moines, dans un presbytère; d'avance il était meublé, la bibliothèque do l'excellent vicaire général était acquise aux religieux, la sympathie de tous ferait le reste (3). Cette condition de moines sans clôture, au grand vent, déplaisait à

(1) Lettre du 23 septembre 1850.

(2) Ibid.

Page 1