PASTORALE DE CHARTRES
l'abbé de Solesmes. Il ne voulait pas, môme pour obtenir Fleury-sur- Loire, réduire à ce point la vie de ses religieux ni limiter leur a venir à un précaire étroit dont la règle bénédictine ne s'accommode pas.
Les négociations furent un instant ralenties par la nécessité de donner un enclos au presbytère, et surtout par l'absence de Mgr Dupanloup qui sur ces entrefaites fit son voyage ad limina. Montalembert se trouva à Rome en même temps que l'évêque d'Orléans. « Je n'ai pas le temps, écrivait-il à dom Guéranger, de vous dire pourquoi et comment je suis ici. Devinez si vous le pouvez (1). » 11 semble que l'abbé de Solesmes n'eut pas trop de peine à deviner; et encore que nulle part Montalembert ne dise s'être rencontré à Rome avec l'évêque d'Orléans, le voyage à la même date parut concerté. Après avoir pesé à Paris, Mgr Dupanloup voulait agir à Rome, détruire s'il le pouvait ou du moins réduire l'influence de l'Univers, reconquérir à force d'habileté tout ce que la nonciature Fornari avait fait perdre au parti gallican, parti de la modération dont Mgr Dupanloup était désormais l'organe et le chef. Le beaufrère de Montalembert, Werner de Mérode, était des familiers du Quirinal. Montalembert lui-même était traité avec une confiance affectueuse par le pape et le secrétaire d'Etat. On lui avait décerné, en récompense des services que sa parole avait rendus à l'Eglise, le titre de citoyen romain donné autrefois à Pétrarque; et si peut-être il n'avait pas conscience de toute l'étendue de l'intrigue, il n'en secondait pas moins par sa seule présence le plan d'ensemble combiné par un autre et le favorisait à son insu.
Sur bs instances du cardinal Fornari, qui avait voulu couronner les derniers jours de sa nonciature à Paris en intéressant les évêques et le pape lui-même à la détresse de ce monastère de Solesmes qu'il regaulait comme une institution d'un intérêt catholique, dom Guéranger se proposait de revoir Rome. Montalembert l'y avait invité aussi et l'abbé de Saint-Paul, dom Mariano Falcinelli, réclamait instamment sa présence, lorsque surgit un incident nouveau; nous ne saurions dire s'il était un élément partiel de cette trame que nous avons précédemment reconnue. Le vieil évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montais, depuis que son vicaire général était monté sur le siège de Poitiers, appartenait sans réserve aux suggestions de sa nature ardente, peut-être aussi à l'influence de fâcheux conseillers. Il était malheureusement trop facile de persuader à un vieillard affaibli par l'âge qu'il pouvait illustrer encore ses cheveux blancs et rendre à l'Eglise un dernier et signalé service en barrant le chemin par sa parole autorisée à l'invasion des doctrines nouvelles. L'évêque de Chartres n'avail pas besoin d'excitations extérieures pour écrire : vers la fin de novembre 1850 (2) il
(1) Lettre du 5 novembre 1850.
(2) 25 novembre 1850.
28 DOM GUERANGER
fit paraître sa lettre pastorale « sur la gloire et les lumières qui ont distingué jusqu'à nos jours l'église de France et sur les périls intérieurs dont elle semble aujourd'hui menacée ». Parler de l'église de France comme d'une institution spéciale placée par Dieu, il y a près de deux mille ans, sur le sol que nous habitons, était une formule assez familière au gallicanisme et qui impliquait l'oubli de son rapport exact avec l'Eglise universelle. A proprement parler, il n'y a pas d'église de France; n'y a-t-il pas un danger à considérer l'Eglise universelle comme une fédération des églises nationales? Quoi qu'il en soit, la lettre pastorale de Chartres retraçait le passé religieux de la France depuis les forêts druidiques jusqu'à l'époque contemporaine dans un raccourci rapide où se coudoyaient Charlemagne et Suger, Amyot et Vincent de Paul, Mabillon et Bossuet, « ce personnage incomparable... qui renferme en lui quatre ou cinq grands hommes (1) ». Une mention donnée à Lamennais fournit à l'évêque de Chartres la teneur de sa profession de foi : « Nous sommes gallicans (2), déclare-t-il; car il y a un gallicanisme janséniste, un gallicanisme parlementaire, et enfin un gallicanisme du clergé de France. Le premier est très coupable; le second, voisin du premier; mais le gallicanisme du clergé, qui a combattu avec vigueur le jansénisme dans toutes ses parties, et a été persécuté par les parlements qui violaient ouvertement les décrets solennels de Kome, peut être soutenu sans crime (3). »
Le poète du bon sens a donné la formule éternelle d'un conseil trop souvent oublié : Solve senescentem. Jusque-là les lecteurs de la lettre chartraine pouvaient s'attrister que le conseil n'eût pas été entendu; mais ils comprirent bientôt à quelle conclusion s'acheminait la marche un peu désordonnée et indécise de l'auteur.
Siècle infortuné! s'écriait l'évêque, ce n'était pas assez que les incrédules les plus habiles aient fait et continuent par leurs successeurs d'innombrables efforts pour ébranler l'édifice de la foi, il faut encore que des hommes consacrés à Dieu par un état saint onspirent avec eux... C'est le vrai caractère d'un ouvrage intitulé : Institutions liturgiques, lequel a paru il y a quelques années. L'auteur, dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, y déshonore ses prédécesseurs et les nôtres ainsi que les fidèles dirigés par leur autorité et par leurs conseils. Son Eminence Mgr d'Astros et Mgr Fayet, évêque d'Orléans, ont déjà réfuté avec éloquence et avec force ce livre, fruit de douze ans de veilles et d'une haine contre nature que l'auteur porte à l'église où il est né (4).
Et avec une énergie croissante, l'évêque de Chartres poursuivait son
(3) P. 14, note.
étonnant réquisitoire contre un livre qui datait de sept ans, contre un mouvement que nul obstacle désormais ne pouvait plus déconcerter. D'autres actes épiscopaux, de forme plus mesurée, d'accent un peu moins sonore rirent écho à la pastorale de Chartres et donnèrent à penser que la levée de boucliers dont le rappel du nonce Fornari avait été le signal était tout entière organisée par le gallicanisme aux abois.
Mgr Pie ressentit deux fois, et à cause de son vieil évêque et à cause de dom Guéranger, le malaise causé par la pastorale chartraine. N'ayant pu conjurer, comme il y parvenait autrefois, l'ardeur extrême de Mgr de Montais qui venait d'ailleurs d'ajouter à sa lettre contre dom Guéranger un mandement contre son métropolitain (1), l'évêque de Poitiers s'appliqua du moins à en réduire le bruit et détourna l'abbé de Solesmes d'y répondre. Après avoir sollicité la pensée de son ami sur les moyens d'assurer la liberté des publicistes catholiques, après lui avoir appris que la question d'une fondation monastique à Ligugé était par lui discrètement suivie, il ajoutait :
A propos de prudence, je vais vous demander beaucoup, mais j'y ai pensé souvent devant Dieu et je suis coupable d'avoir trop tardé à vous dire mes impressions très prononcées à cet égard. Il ne faut pas nommer Mgr de Chartres dans votre préface du troisième volume des Institutions. D'abord, à part les évêques à qui il a envoyé sa brochure et quelques rares ecclésiastiques, on ne sait pas en France, on ignore tout à fait à Rome qu'il a écrit contre vous. Vous allez donc informer le public que vous avez cet adversaire joint aux précédents : c'est inutile, c'est dangereux... Mais il y a quelque chose de plus grave que la joie qui sera donnée par ces incidents à nos ennemis : c'est l'embarras sérieux où vous me mettez en ce qui concerne votre prochain établissement dans mon diocèse. Je ne peux pas narguer Mgr de Chartres en vous appelant ici au beau moment de ces désagréables querelles. Mes devoirs et mes sentiments envers lui ne me le permettent pas; et aux yeux du public les convenances s'y opposeraient... Pardonnez-moi, mon révérend père, d'être si formel; mais vous commettrez une faute si vous ne gardez le silence en ce moment (2).
Dom Guéranger n'hésita point.
Vous m'avez rendu un vrai service, répondait-il avec une démission d'esprit fort rare partout, plus rare chez les auteurs et les polémistes, en m'arrêtant dans le fort de mon débat avec Mgr de Chartres. J'allais envoyer le lendemain à l'impression; et d'abord je vous dirai que cela ne valait rien. J'avais voulu concilier le ton de respect et de sympathie avec une polémique qui aboutissait à prouver que le bon prélat n'a su ce qu'il disait d'un bout à l'autre de son
(1) Lettre pastorate de Mgr Vévêque de Chartres au clergé de son diocèse où sont présentées des observations sur le dernier mandement de Mgr l 'archevêque de Paris (12 mars 1851). (UUnivers, 18 mars 1851.)
(2) Lettre du 29 juin 1851.
30 DOM GUERANGER
pamphlet. Soyez donc béni, mon très cher seigneur, pour m' avoir arrêté en si sot chemin. C'est une affaire terminée : j'ai tout mis au pilon (1).
Il y avait pourtant une critique à laquelle l'abbé de Solesmes avait à cœur de répondre. L'évêque de Chartres s'était montré fort mécontent que dom Guéranger, dans sa troisième lettre à Mgr Fayet, eût parlé des évoques en termes peu mesurés, les appelant les vicaires de Pierre, vicarios Pétri. Heureusement l'abbé Bernier avait été le premier à soulever cette critique (2) : il paierait pour tout le monde. Et Paris, Chartres, Coutances et bien d'autres qui avaient successivement protesté contre la formule injurieuse trouveraient ainsi sans être nommés réponse à leurs difficultés (3).
Le projet de fondation à Saint- Benoît-sur-Loire était tenu en suspens par les causes que nous avons dites. H n'était facile à l'abbé de Solesmes ni d'accélérer la marche de l'affaire ni de se retirer, alors que l'évêque d'Orléans, le premier, était venu à lui. Au commencement de 1851, une lettre de Montalembert éveilla des soupçons.
Je vous écris aujourd'hui, disait-il, pour vous engager à ne pas négliger l'affaire de Saint-Benoît-sur-Loire. Je viens d'en causer avec l'évêque d'Orléans revenu de Rome et de Subiaco, plein d'enthousiasme pour la règle primitive de saint Benoît. Il veut des moines qui écrivent et qui travaillent à la terre. H parle de faire venir les fervents religieux qui viennent de s'établir dans le Morvan sous le titre de bénédictins des SS. Cœurs de Jésus et de Marie, sous la direction de M. Muard. J'ai été, il y a un mois, visiter ce monastère naissant qui m'a fait assister à une véritable scène monastique du septième ou du onzième siècle. La ferveur et l'austérité excessive de ces religieux produisent le plus grand effet sur les populations d'alentour. Toutefois, j'ai fortement engagé le bon évêque à ne pas se décider à quelque chose qui vous fût contraire. Je vous engage à ne plus hésiter et à vous emparer de ce sanctuaire à n'importe quelles conditions. Vous savez que Mgr d'Orléans est l'ennemi juré du cardinal Fornari (4).
Que Mgr d'Orléans eût peu de sympathie pour le cardinal Fornari, l'abbé de Solesmes en pressentait sans doute quelque chose; mais quel pouvait être en ce moment le dessein de Mgr Dupanloup? Voulait-il retirer son offre? Voulait-il obtenir par la menace d'une concurrence que l'abbé de Solesmes diminuât les conditions qu'il croyait devoir mettre à son établissement? Après s'être adressé à des religieux qu'on savait pertinemment n'être ni des moines défricheurs ni des moines laboureurs, n'y avait-il pas une intrusion évidente dans leur vie, ou bien
(1) Lettre du 16 juillet 1851.
(2) Humble remontrance au R. P. dom Prosper Guéranger, etc., § 2, p. 26 et suiv.
(3) Institutions liturgiques (2 édit.). t. III, préface, p. lvii et suiv.
(4) Lettre du 18 mars 1851.
L'ÉGLISE DE FLEUKY :;i
sous une forme indirecte l'équivalent d'un congé en bonne et due forme dans cette prétention, aperçue déjà chez Montalembert et maintenant consignée dans les procès-verbaux du conseil êpiscopal? « Sitôt mon retour, avait écrit l'évêque d'Orléans, nous terminerons l'affaire des bénédictins. Je désire que comme leurs pères ils cultivent tout à la fois les âmes, les lettres et les terres (1). » C'était beaucoup demander aux trois ou quatre religieux que l'on eût réunis dans l'étroit espace du presbytère de Fleury.
Malgré les vives instances de Montalembert et de M. Pelletier, l'abbé de Solesmes n'était pas homme à aller sans conditions prendre possession du presbytère. Passer outre aux conseils de prudence eût été en effet se créer, pour le lendemain d'un établissement sans garanties réciproques, les plus durs mécomptes. L'évêque d'Orléans de son côté comprenait bien que les rapports entre le diocèse et le monastère commençant devaient préalablement être déterminés par un concordat; mais, encombré de mille affaires, n'ayant pas le loisir d'étudier chacune d'elles, soucieux pourtant au moment de prendre la responsabilité d'une décision définitive et d'ailleurs très étranger aux questions de la vie monastique, il demandait à dom Guéranger un concordat en termes précis, nets; peu d'articles, seulement l'essentiel. « Expliquez-moi ce que c'est qu'un prieuré, écrivait-il, et comment le monastère ne serait pas canonique, s'il n'était propriétaire de son emplacement. » Le projet de concordat fut rédigé en dix articles et la condition de la paroisse de Fleury, définie de la manière fixée par le droit pour les églises des réguliers auxquelles est attachée une paroisse non exempte de la juridiction de l'ordinaire. La désignation du curé et du vicaire appartenait à l'abbé de Solesmes; l'institution était donnée par l'évêque. En tout ce qui concernait l'administration spirituelle et temporelle de la paroisse, les religieux étaient pleinement soumis à la juridiction de l'évêque d'Orléans. Même l'abbé de Solesmes avait jugé à propos de faire verser la mesure, puisqu'il ne demandait pas de motif canonique pour le déplacement des religieux qui auraient cessé de plaire à l'évêque.
Le projet d'entente était à peine expédié que Montalembert revenait à la charge.
Je ne conçois pas que vous mettiez si peu d'empressement à profiter des offres de l'évêque d'Orléans. H m'a montré le concordat que vous lui avez proposé; il n'y comprend pas grand'chose, il en a peur. Je vous ai défendu de mon mieux; mais j'ai bien vu que vous lui en demandiez trop. A votre place, je m'installerais à Saint-Benoît n'importe à quelles conditions... Ces deux jours que je viens de passer avec l'évêque d'Orléans m'ont confirmé dans la bonne
(1) Lettre à son vicaire général M. Pelletier. (M. Pelletier à D. Guéranger, 21 mais 1851.)
32 DOM GUËRANGER
opinion que j'avais de lui. Il est facile à effaroucher, il a des préventions, des préjugés gallicans; mais il a le cœur et l'âme d'un véritable évêque (1).
S'installer à Saint-Benoît à n'importe quelles conditions et sans conditions aucunes, sans lendemain, sans garantie, sans sécurité, à la merci d'un caprice, c'était se livrer soi-même et ses religieux; on conçoit que dom Guéranger y fût peu incliné. Il attendit. Une lettre vague de l'évêque d'Orléans lui apprit au bout d'un mois que les conditions proposées entraînaient plus de difficultés qu'il n'en avait prévu tout d'abord (2). Manifestement on reculait. Pourtant, en rédigeant son projet de concordat, l'abbé de Solesmes s'était arrêté au minimum des conditions requises par le droit et ne pouvait demander moins sans déchoir.
Je ne m'étonne pas de vos instances au sujet de Fleury, écrivait-il à Montalembert, mais ce en quoi je diffère de vous, c'est la question de l'empressement à aller l'occuper, avant que les conditions canoniques d'un tel établissement aient été remplies. Je ne demande rien d'exorbitant, le simple droit des réguliers; mais je ne puis demander moins : d'abord, parce que la nature mixte de cette fondation ferait infailliblement naître des malentendus dont on ne sortirait pas et qu'il faut avant tout prévenir; en second heu, parce que rien ne nous garantit, après Mgr Dupanloup, un évêque aussi bienveillant que lui et que son successeur pourrait nous expulser quand il le voudrait; en troisième lieu, parce que je n'ai pas le droit de donner l'obédience à des religieux pour aller habiter conventueUement en un lieu où leur institution ne serait pas canoniquement reconnue; en quatrième lieu, parce que je n'aurais pas une voix pour moi dans mon conseil, si je ne requérais pas les diverses clauses qui sont sur le projet de concordat; en cinquième lieu, parce que je ne pourrais obtenir à Kome l'érection canonique du monastère, s'il n'était dans des conditions conformes aux lois canoniques sur les réguliers (3).
La perplexité de Mgr Dupanloup parut extrême. « Il y a là, avouait-il à son conseil, des questions sur lesquelles je ne suis nullement édifié. C'est un droit canonique à apprendre; on ne sait que faire quand on ignore (4). » Le bruit courut bientôt dans Orléans que tout était rompu, les deux prélats n'ayant pu s'entendre. « Je ne tiens dans tout cela, disait dom Guéranger, qu'au corps de notre père saint Benoît; et si la rupture se consomme, ma position vis-à-vis de la coterie gallicane n'en devient que plus claire et plus aisée. » Sans entrer dans aucun détail précis, l'évêque d'Orléans se bornait à écrire aimablement : « Une de mes plus grandes consolations sera le jour où cette affaire s'achèvera
(1) Lettre du 27 avril 1851.
(2) Lettre du 6 mai 1851.
(3) Lettre du 9 mai 1851.
(4) M. Pelletier à D. Guéranger, 11 mai 1851.
selon les vœux de votre cœur et du mien (1). » A l'exemple de Montalembert et au nom de l'évêque, l'abbé Pelletier insistait pour l'installation pure et simple, sans concordat et comme de confiance (2). C'est précisément cà quoi l'abbé de Solesmes ne se résignait pas. L'œuvre d'une fondation monastique ne pouvait dans sa pensée être abandonnée à la discrétion d'un homme ni livrée à un caprice.
Lorsque deux parties contractantes en sont venues à ce point que l'une réclame l'abandon d'une condition que l'autre déclare essentielle, les échanges épistolaires peuvent parfois se poursuivre, mais les négociations sont réellement rompues. Une lettre de l'évêque d'Orléans datée du 12 octobre 1851 n'apporta à l'abbé de Solesmes aucune surprise :
Mon révérend père, après y avoir bien réfléchi devant Dieu, je me vois, malgré mes très grands regrets, condamné à renoncer à l'exécution d'un projet qui m'était si cher. C'eût été une des grandes joies de ma vie et une consolation profonde pour mon épiscopat d'établir les fils de saint Benoît auprès des cendres révérées de leur grand patriarche, dans ce heu illustre. La divine Providence semble ne pas le permettre en ce moment : peut-être me sera-t-elle plus secourable en un temps meilleur.
L'abbé de Solesmes ne sut jamais quelle était la difficulté précise que Mgr Dupanloup avait rencontrée dans son projet de concordat. L'abbé Gaduel était regardé à l'évêché d'Orléans comme le rival de l'abbé Pelletier et l'adversaire de son influence. Ce qui plaisait à l'un avait grande chance de déplaire à l'autre. Dom Pitra (3) et l'évêque d'Arras, Mgr Parisis (4), applaudirent à la rupture des négociations; dom Guéranger n'en éprouva pas de regret. « Si la fondation n'a pas lieu, disait-il, je chanterai : Dirupisti vincula mea. » Et, libre au moins de ce souci, satisfait de n'avoir accepté aucune tutelle gênante, il retourna à ses travaux.
Au cours de ces années dont nous racontons l'histoire, il revit et annota le commentaire de Catalani sur le pontifical romain, donna à l'époque de la Septuagésime le quatrième volume de V Année liturgique, consacré à la Septuagésime. L'évêque de Poitiers en disait sa pleine satisfaction; dom Pitra regrettait d'y trouver moins d'emprunts aux hymnes orientales. Il n'est pas impossible que le caractère discret et contenu de cette période liturgique ait comme adouci et atténué l'accent du commentaire; mais tous les lecteurs attentifs goûtèrent extrêmement l'adieu à Y Alléluia.
Même après les assurances données autrefois à l'archevêque de Reims, bien des évêques étaient encore désireux que Rome exprimât avec une
(1) Lettre du 7 août 1851.
(2) M. Pelletier à D. Guéranger, 17 septembre 1851.
(3) Lettre du 24 octobre 1851.
(4) Lettre du 10 octobre 1851.
34 DOM GUERANGER
grande netteté son désir de voir les églises de France revenir à l'unité de la liturgie romaine. A la fin de 1851, une lettre du préfet de la congrégation des Rites, écrite sur l'ordre de Pie IX, rappela à Mgr Gignoux, évoque de Beauvais, que le chapitre et le clergé devaient, s'ils voulaient demeurer en unité avec l'Eglise, adopter le bréviaire et le missel romains (1). Un détail montre tout le chemin qu'on avait parcouru en moins de dix ans : la lettre à Mgr Gignoux était signée par ce même cardinal Lambruschini qui secrétaire d'Etat en 1843 avait voulu arracher à l'abbé de Solesmes la promesse de n'écrire plus sur les questions de liturgie. Le mouvement gagnait de proche en proche. Des conciles provinciaux avaient été blâmés par Rome de s'être désintéressés de la question de la prière liturgique; l'un après l'autre les diocèses revenaient à l'unité; lettres et pèlerins affluaient au monastère.
Il y eut parfois des consultations inattendues sur des matières où les intérêts de la religion confinaient aux questions politiques. Après la terreur de 1849, sans que les menaces révolutionnaires cessassent absolument de gronder ni les clubs de retentir des excitations socialistes, l'ordre extérieur fut maintenu avec vigueur. Les bons commençaient à se rassurer, alors que les méchants se voyaient contraints par la fermeté de la répression à ajourner leur effort décisif. A la faveur de cette accalmie, les partis politiques, un instant contenus par une terreur commune, se séparèrent de nouveau pour retourner à leurs projets et à leurs intrigues. Au cours même de l'année 1850 avaient apparu les premiers symptômes de mésintelligence entre l'Assemblée et le président. Devenu moins nécessaire, le pouvoir de Louis-Napoléon avait été plus attaqué. La physionomie provisoire du gouvernement et son échéance prochaine autorisaient toutes les espérances : les représentants légitimistes s'étaient rendus à Wiesbaden auprès du comte de Chambord; les députés orléanistes étaient allés à Claremont auprès de Louis-Philippe. De leur côté, les partis révolutionnaires se donnaient rendez-vous pour l'année 1852; et en attendant, Ledru-Rollin et Mazzini fondaient à Londres, sous le titre de « Caisse des peuples », le budget de la révolution. Chacun se préparait aux luttes du lendemain. Le comte de Quatre- Barbes, qui avait reçu du comte de Chambord mission de préparer un projet de constitution, s'en vint à Solesmes auprès de la bibliothèque et auprès de l'abbé et réclama, pour toute la portion qui concernait les rapports de l'Eglise et de l'Etat, non pas seulement les conseils mais les indications précises de l'abbé de Solesmes. Homme de l'Eglise, soucieux avant toute chose de son autorité et de sa liberté, dom Guéranger n'hésita aucunement à fixer les termes des relations du spirituel et du temporel dans un état chrétien. Sans doute il avait gardé une rancune d'his-
(1) Lettre du 22 août 1851. (L'Univers, 15 octobre 1851.)
torien à l'ancien régime dont ministres et parlements s'étaient appliqués à asservir partout l'Eglise; sans doute aussi il avait jugé sévèrement la politique de la Restauration, si peu attentive à recueillir la terrible leçon des événements, si imprévoyante dans son naïf libéralisme, si attentive à tenir la balance égale entre la puissance religieuse qui lui était un appui et les forces révolutionnaires qui la devaient dévorer; mais les erreurs d'hier étaient un motif pour en conjurer le retour : l'abbé de Solesmes ne voulut pas se dérober. Il n'est rien resté de ce travail où il avait pris sa petite part aux mouvements politiques de son temps; ce ne fut pour lui qu'un incident. Il revint aux œuvres qui, avec la direction spirituelle et les charges matérielles de l'abbaye, avec le ministère des âmes et le soin qu'il donnait aux travaux littéraires de ses moines, réclamaient tout son temps et toute sa sollicitude.
Dix ans s'étaient écoulés depuis l'apparition du deuxième volume dos Institutions liturgiques. Le troisième consacré aux livres liturgiques parut en août 1851.
Mon troisième volume est enfin terminé, écrivait dom Guéranger à dom Pitra, il va paraître sous peu de jours. Il est assez fort et la préface est, comme vous dites, mon manifeste. L'évêque de Poitiers m'a prié de ne rien faire de direct contre Mgr de Chartres; je n'ai traité que le vicarii Pétri et encore sur le dos de l'abbé Bernier (1).
L'historien de l'abbé de Solesmes ne saurait se borner à une simple mention donnée à ce nouveau volume des Institutions : il n'est aucun de ses ouvrages qui nous renseigne mieux sur la forme même de son travail et la source où il puisait à flots les inspirations de sa science et de sa piété. Malgré l'expression que dom Guéranger empruntait à dom Pitra, la préface est moins un manifeste qu'un rapide règlement de comptes. L'abbé de Solesmes proteste n'avoir recherché dans ses travaux liturgiques que le service de l'Eglise et le maintien des principes éternels de sa prière; il n'en a appelé qu'aux monuments et aux témoignages les plus sûrs. Le mouvement liturgique qui s'est produit, les actes épiscopaux, les décisions conciliaires ont fait voir depuis que l'auteur des Institutions n'avait pas trop mal auguré du sentiment catholique en France. Des protestations s'étaient élevées contre l'histoire des innovations liturgiques, telle que l'a rapportée le deuxième volume des Institutions; après y avoir répondu déjà dans sa double Défense, dom Guéranger ne retient en sa préface que l'une ou l'autre querelle relative à des points de fait, que la mort de Mgr Fayet ne lui avait pa laissé le loisir de préciser. Il ne lui convenait pas de garder devant h> inonde ecclésiastique la fâcheuse réputation d'avoir entre autres méfaits
(1) Lettre du 29 juillet 1851.
calomnié un évêque d'Orléans ou de n'avoir pas su traduire un texte de Walafrid Strabon, d'avoir décrié injustement les anciens parlements de France ou enfin d'avoir diminué l'autorité épiscopale en disant des évêques qu'ils sont les vicaires de Pierre. Au jugement des plus difficiles, le plaidoyer fut regardé comme décisif et nul n'en appela. Dom Pitra trouva même que dom Guéranger s'était donné trop de peine et qu'il avait fait trop d'honneur à quelques-uns de ses adversaires en les tirant de l'oubli (1).
Les deux premiers volumes des Institutions n'étaient dans la pensée de leur auteur que l'introduction historique à l'étude de la liturgie. La liturgie est une science et en cette qualité elle s'appuie sur des faits comme base positive de ses recherches. Or les faits d'une science peuvent s'offrir de deux manières : ou bien ils sont inscrits dans des documents originaux qui les contiennent, ou ils se présentent extraits et élaborés déjà d'une façon didactique par une main qui les a voulu mettre à la portée du vulgaire. Il y a donc deux manières d'étudier : ou la méditation des originaux, ou l'étude des traités. Il est hors de doute que cette seconde méthode est la plus expéditive, la plus populaire, la seule accessible au plus grand nombre. Est-elle la plus sûre? Les traités et les manuels sont-ils autre chose qu'un intermédiaire — quelquefois inexact — entre la science et l'intelligence qui la veut étudier? Une théorie de l'art remplace-t-elle les chefs-d'œuvre et l'analyse de la poétique tientelle lieu des modèles? Le recours aux documents originaux et l'étude des sources ne sont-ils pas la condition des sciences historiques, théologiques, canoniques? Et après tout, à quoi servent les traités si ce n'est à guider vers les sources (2)? — La question est nettement posée et nous apercevons tout d'abord quelle sera dans la pensée de l'auteur la place de ces livres qui renferment les documents de la liturgie romaine : le bréviaire et le missel, le rituel, le pontifical, le martyrologe, le cérémonial des évêques. L'académie romaine de la liturgie, fondée par Benoît XIV, n'avait d'autre objet que d'expliquer et de commenter ces livres vénérables. On a cessé de les étudier avec soin, de les commenter avec amour, parce que les traités en ont pris la place et aussi à raison des innovations liturgiques qui les ont déconsidérés; mais cette désertion n'a-t-elle pas été suivie d'une grande diminution de la doctrine et de la piété? N'estce pas chose urgente que le clergé surtout retrouve dans la lecture attentive de ces livres bénis le vrai filon de la science et l'aliment quotidien de sa vie surnaturelle (3)?
Nous ne pouvons, en face d'une situation qui reste sensiblement la même qu'il y a un demi-siècle, que redire les paroles de l'abbé de So-
(1) Lettre du 15 août 1851.
(2) Institutions liturgiques (2e édit), t. III, chap. i, p. 1-4.
(3) Ibid., p. 5-6.
lesmes; elles contiennent le programme de la haute éducation cléricale.
Que les aspirants à la science du culte divin s'appliquent d'abord à la lecture assidue de ces documents sacrés; qu'ils se rendent familières et les formules et les rubriques; qu'ils cherchent jusqu'à ce qu'ils l'aient trouvé le lien mystérieux qui unit toutes les parties de ce sublime ensemble; qu'ils ne se rebutent ni par l'aridité apparente de cette étude ni par les répugnances que d'absurdes préjugés leur auraient fait concevoir : ils ne tarderont pas à recueillir les fruits de leur labeur. Cette première lecture intelligente les initiera au positif du service divin et commencera à leur ouvrir quelques vues sur ses mystères qui sont la joie du cœur et la lumière de l'esprit. Une seconde lecture renouvelant ces impressions, fortifiée d'ailleurs par des recherches graduelles dans le champ de la théologie, de la mystique, du droit canonique, de l'histoire et de l'antiquité ecclésiastiques, les éclairera de plus en plus; leur foi se nourrira d'une manne toute céleste, leur intelligence se développera à ces divins enseignements de l'Eglise et leur parole prendra un degré d'autorité que jusqu'alors elle n'avait pas connu... Le retour aux anciens livres de la liturgie rendra à la science du culte divin toute sa splendeur et toute sa vie (1).
On le voit, l'idée première de ce système est de remplacer une science théologique, trop souvent froide et livresque, par la restitution de la liturgie à sa place première et par le contact assidu avec des documents authentiques, vénérés, d'une action assurée et toujours efficace. Le peuple chrétien tout entier bénéficiera de cette heureuse révolution.
L'étude de la liturgie ainsi comprise fera disparaître l'indifférence et l'ennui qu'on se plaint trop souvent d'éprouver en accomplissant les fonctions saintes. La psalmodie reprendra ces charmes divins qui séduisaient jusqu'au peuple même dans l'antiquité... L'administration des sacrements, accomplie avec l'émotion qu'inspirent tous les mystères qui l'accompagnent et devenue plus féconde pour l'édification des peuples, paiera avec usure, par les consolations et les grâces qu'elle répandra sur le ministre, les soins qu'il aura pris pour se nourrir des formules sacrées du rituel. Les clercs n'iront plus à l'ordination sans avoir longuement étudié et sans posséder à fond la doctrine si élevée, la haute théologie que renferment les pages sublimes du pontifical. On ne montera point à l'autel sans posséder avec plénitude le canon de la messe qui contient avec tant d'autorité la doctrine du sacrifice chrétien; le nouveau prêtre l'aura longuement médité avec tous les secours d'un enseignement spécial, avant de s'ingérer à en répéter les redoutables paroles, à en exécuter les rits profonds. On ne verra plus cet étrange phénomène, qui n'est peut-être pas rare, d'un prêtre qui savait la langue latine dans le cours de ses humanités et de sa théologie, et qui vingt ans après se trouve l'avoir cà peu près oubliée, quoiqu'il n'ait pas passé un seul jour sans lire des prières latines pendant une ou deux heures. Les mystères du grand sacrifice, des sacrements, des sacramentaux, les phases du cycle chrétien si fécondes en grâces et en lumières, les cérémonies, cette
(1) Institutions liturgiques (2 édit.), t. III, chap. i, p. 6-8.
38 DOM GUERANGER
langue sublime que l'Eglise parle à Dieu devant les hommes; toutes ces merveilles en un mot redeviendront familières au peuple fidèle. L'instruction catholique sera encore pour les niasses le grand et sublime intérêt qui dominera tous les autres; et le monde en reviendra à comprendre que la religion est le premier des biens pour l'individu, la famille, la cité, la nation et pour la race humaine tout entière (1).
Telle est la pensée qui a inspiré V Année liturgique. S'il est vrai qu'au cœur de chacun il y a un désir premier qui donne le branle à toute sa vie et forme sa marque individuelle, nous le reconnaissons chez l'abbé de Solesmes à cet effort tenté par lui pour retremper la vie chrétienne des prêtres et des fidèles dans les eaux vives de la liturgie catholique et à la source authentique de la vraie religion. Dans l'enseignement quotidien de cette liturgie sainte, il trouvait l'expression complète de l'éducation surnaturelle donnée par l'Eglise aux baptisés et aux clercs eux-mêmes. Cette pensée est chez lui si assidue qu'elle se traduit partout dans son œuvre, livrant tout à la fois le secret de son intelligence et la formule de sa propre vie. Nous ne résistons pas au plaisir filial de faire entendre l'abbé de Solesmes racontant, à son insu, l'abbé de Solesmes :
La peinture religieuse est fille de la liturgie. C'est la liturgie goûtée, sentie, exécutée, qui révélait à ces hommes de prière et de solitude les types célestes qu'ils ont rendus avec tant de bonheur... Depuis les bénédictins de ces cloîtres qu'aimait et protégeait Charlemagne jusqu'aux sublimes dominicains du quinzième siècle, c'est à peine si l'on est à même de citer quelques noms de miniaturistes pour les livres du service divin, qui ne soient pas revendiqués par l'état religieux. Le calme de la solitude, les saintes contemplations, les traditions pieuses, et, plus que tout cela, la célébration journalière des divins offices, maintenaient dans les monastères un fonds de recueillement inspiré, au sein duquel le cœur et la pensée cherchaient à saisir les types sensibles d'un séjour plus heureux encore. Selon le conseil de l'apôtre, la conversation de ces hommes de prière était dans le ciel; chaque année, ils parcouraient, jour par jour, heure par heure, le cycle de l'année chrétienne; ils assistaient au développement des mystères qu'il célèbre, attachant à chaque phase leur âme tout entière. Les chants, la pompe des cérémonies si riches et si variées, accroissaient de jour en jour cette somme d'enthousiasme constamment ravivé dans un renouvellement exempt de fatigue; ils préludaient sur la terre à la délectable vision qui les attendait dans la gloire. De nos jours, où l'on semble ne plus comprendre l'importance de la prière publique clans l'économie de la religion, on concevra difficilement le principe vivifiant et inspirateur que la célébration de l'office divin au chœur d'un monastère établissait et maintenait dans l'âme de ceux qui l'habitaient. De même, si l'on veut s'expliquer la sympathie des peuples pour les merveilles que le pinceau mystique des artistes du moyen âge étalait à leurs regards sur les verrières et sur les murs des églises, il faudra se rappeler t
(1) Institutions liturgiques, loc. cit., p. 12-13.
que la liturgie exécutée de toutes parts en son entier, d'un bout de l'année à l'autre, dans tant d'églises cathédrales, collégiales, monastiques, entretenait chez les fidèles une vive intelligence des choses surnaturelles que la froideur et l'incomplet de nos offices de paroisse ne ranimera jamais.
Les mystères du Sauveur et de sa sainte Mère, les actions et les divers caractères des saints étaient fortement empreints dans le cœur et dans l'imagination; ils formaient le grand intérêt pour ces âmes qui n'étaient ni distraites par l'agitation des sociétés modernes ni desséchées par le vent du rationalisme. On rêvait pieusement de la beauté ineffable du Rédempteur des hommes, des grâces incomparables de la Reine du Ciel; on se représentait les saints bienaimés et, pour réaliser l'idéal qu'on en avait conçu, on empruntait tous les charmes immatériels que le cœur avait devinés dans ses religieux épanchements. Or, par la célébration incessante de la liturgie, les moines étaient à la source de cette féconde inspiration; le sujet de leurs conceptions reposait sans cesse au fond de leur cœur, et chaque acte pieux le dégageait toujours davantage, jusqu'à ce que le pinceau d'un de ces merveilleux ascètes se chargeât de le traduire aux yeux de ses frères (1).
Espérons qu'un jour il nous sera donné de revoir ces temps de religieuse fidélité au culte divin, où le peuple chrétien, heureusement déshabitué de ces lectures qui l'empêchent d'unir sa voix au chant de l'Eglise et de s'instruire comme de s'édifier par le pieux spectacle des cérémonies, suivra de nouveau d'un œil intelligent et religieux tous ces rites destinés à le ravir jusqu'à la contemplation des choses invisibles (2).
Ce vœu n'a pas été universellement entendu, et l'abbé de Solesmes, qui a triomphé plus qu'il ne voulait dans le retour des diocèses de France à la liturgie romaine, n'a pas vu se réaliser son souhait que l'intelligence des choses liturgiques pénétrât de nouveau les mœurs et la vie du peuple chrétien. Malheureusement, en devenant de jour en jour plus étranger aux formules sacrées de la prière, réduites d'ailleurs et diminuées de leur beauté, le chrétien ne s'est-il pas souvent aussi détourné de tout un ensemble de cérémonies, de pratiques et de symboles devenus pour lui sans intérêt parce qu'il n'en percevait plus la signification? Mais il s'agit pour nous moins de critiquer notre temps que de reconnaître le contenu du troisième volume des Institutions.
Nous l'avons dit déjà, c'était des seuls livres liturgiques que dom Guéranger parlait au cours de ce volume. En rappelant l'antiquité de ces livres, la langue dans laquelle ils sont écrits, leur traduction en langue vulgaire, l'effort constant de l'Eglise romaine pour maintenir ou ramener la fidélité et la correction des livres liturgiques, soit avant l'invention de l'imprimerie, soit depuis, l'auteur fournissait la démonstration continue de toutes les assertions impliquées déjà dans la portion historique de son travail, à savoir : que les livres de la liturgie ont été dès l'origine
(1) Institutions liturgiques, loc. cit., chap. vin, p. 382-384.
(2) Ibid., chap. i, p. 14-15.
40 DOM GUERANGER
de l'Eglise l'objet d'une rédaction précise et autorisée, qu'ils sont écrits dans des langues sacrées et inviolables auxquelles ils sont confiés comme un dépôt précieux, qu'ils ne peuvent être ni publiés ni corrigés que par l'autorité la plus haute qui soit dans l'Eglise. L'œuvre tout entière s'achevait sur un chapitre qui fut une révélation, tant il ressemblait peu par son objet et sa manière au polémiste et à l'historien que l'on avait accoutumé de reconnaître en dom Guéranger. Sous ce titre : Ornements intérieurs et extérieurs des livres liturgiques, l'érudit et l'artiste qu'on n'avait pas pressenti encore poursuit une enquête minutieuse sur la matière des livres liturgiques et les procédés de décoration dont les siècles de foi se sont appliqués à en rehausser la beauté visible. Ces livres étaient les instruments de la louange divine, les canaux des grâces célestes : l'esthétique chrétienne en a fait souvent de pures merveilles; elle a traité les livres liturgiques proportionnellement comme les églises elles-mêmes et les vases de l'autel.
Nous croyons sans trop de témérité que ce fut précisément l'étendue de cette pieuse et artistique recherche qui valut à ce troisième volume le suffrage de l'infatigable et curieux chercheur qu'était dom Pitra.
Je relis à neuf une seconde fois, écrit-il, tout ce beau volume dont je suis heureux de vous témoigner ma joie et ma satisfaction filiale. En somme, je le trouve supérieur aux précédents; le fonds et la forme m'ont paru, et ce n'est pas peu dire, meilleurs en tous points. 11 y a une richesse de vues et de faits qui m'ont inspiré un intérêt croissant.
La critique avait sa part néanmoins.
Je me plains de la maigreur désolante de vos tables et de l'absence de titres courants au haut des pages, de sommaires en tête des chapitres et de résumés à la fin. Vos lecteurs n'auront jamais votre heureuse mémoire pour mettre le doigt, les yeux fermés, sur une page une fois lue (1).
Jules Morel donna à V Univers cinq longs articles où il appela l'attention du public religieux sur le troisième volume des Institutions (2).
Depuis dix ans, écrivait-il, les lettres pastorales, les ordonnances épiscopales, les conciles provinciaux, les rescrits des sacrées congrégations, les brefs des souverains pontifes se succèdent sans interruption vers un même but, celui d'accélérer le retour de nos diocèses à la forme romaine du service divin. L'abbé de Solesmes assiste à cette révolution sainte et pacifique dont il a été le premier promoteur... L'opposition a été aussi passagère que violente et l'évidence s'est faite d'autant plus vite. En dix ans, dom Guéranger a vu quarante diocèses reprendre la liturgie romaine on s'y disposer. Si Dieu prolonge sa vie à la durée ordinaire, il pourra renouveler un trait touchant qui se passa au lit de mort de
(1) Lettre du 31 août 1851.
(2) li Univers, 26 octobre, 3, 10, 17 et 28 novembre 1851.
HOME ET LE GALLICANISME il
saijit Grégoire le Thaumaturge. Le saint demanda combien il restait d'infidèles dans sa ville épiscopalc. On lui répondit : « Dix-sept. » — « Dieu soit béni! reprit-il, c'était le nombre des chrétiens que j'ai trouvés en prenant possession de mon siège (1). »
La pensée de dom Guéranger, au terme de ce troisième volume consacré tout entier aux généralités sur les livres liturgiques, était de fournir ensuite, en un commentaire complet sur le bréviaire, le missel, le rituel, le pontifical, le martyrologe et le cérémonial des évoques, une vraie somme de la liturgie : il se proposait même de clore ce vaste ensemble par une étude archéologique remontant de l'état actuel des livres liturgiques, par la série de leurs développements et formations successives, jusqu'à leur forme primitive. L'œuvre est demeurée inachevée; la dernière partie est restée à l'état de projet. Nous serions peut-être tentés de nous en plaindre si, en se détournant vers d'autres travaux, l'abbé de Solesmes avait fait autre chose qu'obéir à la main et à la voix de Dieu et si, après avoir exploré ce filon de ses mains puissantes, il n'avait inspiré à la famille religieuse née de sa foi le pieux et filial dessein de mettre la dernière main à l'œuvre commencée par lui. Autant que son exemple, c'est l'esprit de dom Guéranger qui aujourd'hui encore guide ses fils dans cette voie qu'il leur a frayée, qu'ils ne délaisseront pas. L'étude attentive de la prière de l'Eglise les gardera à jamais dans leur vocation : hommes de l'Eglise, hommes de la prière.
Une demande de l'évêque de Poitiers dut rappeler à l'abbé de Solesmes un autre travail, jadis promis, toujours rêvé, préparé même en partie, sans que la vie lui ait jamais laissé le loisir d'y mettre assidûment la main. Nous voulons parler des Institutions canoniques. « De grâce, écrivait l'évêque de Poitiers, un mot, de suite, pour me dire quel auteur notre professeur de droit canon devra adopter à la rentrée. J'apprends qu'il comptait sur Lequeux (2). » L'abbé Lequeux avait composé en effet, alors qu'il était directeur au grand séminaire de Soissons, sous ce titre : Manuale compendium juris canonici, un traité de droit canon qui avait eu les honneurs de trois éditions et avait valu à son auteur, avec le titre de vicaire général de Paris, la direction de la nouvelle école des Cannes. Toutes ces distinctions n'avaient pas suffi pourtant à dissimuler le venin gallican qui circulait dans le Manuale compendium. Rome le regardait avec défiance : soit égard pour l'archevêque de Paris, soit déférence aux réclamations gallicanes, elle avait jusque-là épargné au Manuel la sentence de l'Index; mais l'orthodoxie plus sévère de certains évêques n'en avait pas moins signalé les erreurs du fameux livre. Non content de rééditer le plus souvent la doctrine d'auteurs frappés par
(1) L'Univers, 26 octobre 1851.
(2) Lettre du 22 août 1851.
F Index, tels que Van Espen et Fleury, Lequeux aspirait à devenir le eanoniste officiel de l'église gallicane dont il formulait audacieusement les prétentions les moins justifiées, celle-ci entre autres que le droit gallican, jus gallicanum, existait à côté du droit commun, jus commune, pour le corriger et le réduire. Ces seuls indices permettent de deviner à quelle profondeur les doctrines d'Etat avaient pénétré, consacrant, dans les intelligences et les mœurs en faveur d'une portion de la chrétienté, le triste privilège d'une autonomie ecclésiastique voisine du schisme, — invitation permanente à l'église nationale, que les dures leçons de l'ancien Kégime et de la Révolution n'avaient pas réussi encore à décourager.
Mais Rome était attentive. Le même mouvement de rappel au centre, qui depuis dix ans s'était prononcé sur le terrain de la prière liturgique, se prolongeait dans la doctrine canonique, ramenant le clergé à une notion plus saine de la constitution et de la législation de l'Eglise, signalant à tous l'ivraie semée dans l'Eglise par le joséphisme et les audaces parlementaires du dix-huitième siècle. En ce même jour où l'évêque de Poitiers adressait sa question à l'abbé de Solesmes, un document pontifical très solennel (1) portait condamnation de deux ouvrages d'un professeur de droit ecclésiastique à l'université royale de Turin, Jean- Népomucène Nuytz. La leçon était donnée à l'étranger; mais le parti gallican la ressentit vivement et redoubla d'efforts : il y avait une parenté si fâcheuse de doctrines entre le professeur de Turin et le vicaire général de Paris! Le parti comprit-il que la bonne défensive est dans l'offensive même; on peut le penser, et voici la diversion dont il usa.
L'abbé Crouzet venait de faire paraître le troisième volume de la traduction de l'ouvrage du Dr Philipps, Du droit ecclésiastique dans ses principes généraux. Cette traduction avait été accueillie en France dans les milieux dévoués à Rome avec une faveur très marquée. Le cardinal Fornari en avait dit sa pensée dans une lettre à l'abbé Crouzet rendue publique : « C'est une excellente pensée que d'avoir traduit ce livre en français. H pourra servir de contrepoids à d'autres ouvrages qui, on le sait, sont loin d'offrir sur tous les points une doctrine saine et irréprochable (2). )> La réflexion du cardinal Fornari fit sensation. On y vit une menace. Aussitôt l'officialité de Paris s'arma contre le livre du Dr Philipps, se constitua en congrégation de l'Index, à l'unanimité refusa son approbation et fit appel au dévouement de tous pour le réfuter. Il se trouva quelqu'un pour faire observer que la doctrine de l'ouvrage incriminé était la doctrine commune, accueillie partout sauf peut-être en France et enseignée dans tout le monde catholique : une censure prononcée dans de telles conditions ne créerait donc que du scandale.
(1) Bref Ad apostolicœ Sedis fastigium, 22 août 1851. (L'Univers, 5 octobre 1851.)
(2) Lettre du 8 ruai 1851. (L'Univers, 19 ruai 1851.)