LE CARDINAL PITRA
sujet des deux seuls anus que j'ai là où vous êtes. Quand je considère la qualité, il est certain que je peux très honorablement m'en contenter (1).
La vie des hommes consiste beaucoup moins dans les faits et événements de leur existence que dans leur réaction personnelle contre ces faits et dans le jeu des sentiments intérieurs dont ces faits sont l'occasion. En considération de cette remarque, le lecteur nous saura gré, plutôt que de parler nous-même, de laisser la parole à ceux qui nous semblent vivre encore dans ces pages où ils ont laissé quelque chose de leur âme.
Mon histoire de saint Benoît a beaucoup souffert de la saison des étrangers, disait l'abbé de Solesmes. H est étonnant comme cette vie du saint patriarche grandit; je n'en ai vraiment bien compris toute la beauté que depuis que j'ose l'écrire (2).
En écrivant suivant l'usage, le 26 novembre, une série de lettres aux princes et aux rois, je ne sais, répondait le cardinal, pourquoi j'ai résisté à la tentation de vous mettre en tête et de vous adresser les premiers vœux de nouvel an. Je ferai mieux l'année prochaine, et sainte Cécile me fera devancer de quatre jours sainte Catherine. Je vous voyais au milieu de vos retraites et je craignais de les troubler. Un incident aujourd'hui me fera prendre les devants au moins de quelques jours. Mgr Cruice, voulant inaugurer Notre-Dame de la Garde au 1er mai prochain, convoque à Marseille toute la prélature de Rome, de France et de Navarre. H m'a écrit plus qu'une circulaire, une lettre très personnelle, très pressante; j'ai mis à mon acceptation une condition sine qua non : que vous recevriez la même invitation et que je me réglerais sur votre réponse. J'attendrai votre avis pour savoir si ce n'est pas trop tôt de reparaître en France (3).
Aller à Marseille, dans la pensée du cardinal, c'était une étape vers Nîmes où vivait sa sœur, supérieure de l'hôpital des Filles de la Charité, vers Paris où il voulait faire quelques recherches indispensables à ses publications, vers Solesmes où il aurait, disait-il, retrouvé sa chère cellule, ne fût-ce que pour s'y retremper et y respirer durant huit jours de retraite (4).
L'abbé de Solesmes applaudit à la rencontre de Marseille, mais conseilla de surseoir et de remettre à deux ans plus tard une visite en France, qui à son sens eût été prématurée (5). En même temps il s'efforçait de calmer les impatiences du chanoine Coulin : se hâter était inutile; au milieu du triomphe de Notre-Dame de la Garde, le consentement de l'évêque serait plus facilement obtenu. Le bonheur est facile aux largesses; et ce délai avait
(1) Lettre du 10 septembre 1863.
(2) Lettre du 15 novembre 1863,,
(3) Lettre du 19 décembre 1863.
(4) Ibid.
(5) Lettre du 2 janvier 1864.
encore le très appréciable avantage d'assurer aux commencements du monastère un minimum de publicité. Etant données en effet les dispositions du gouvernement impérial et après la mesure qui tout récemment avait été prise contre les dominicains d'Arcueil, il n'était que juste d'user d'une discrétion extrême. Durant ce délai, on pousserait activement les travaux du chœur et on trouverait un peu de loisir pour le troisième volume du Temps pascal.
Néanmoins la prudence qui obligeait à ne pas saisir aussitôt le public, et par lui le gouvernement, de la fondation projetée n'entraînait pas qu'il en fût fait mystère à Mgr Cruice dont les dispositions étaient affectueuses. En raison même de cette bienveillance, il eût été pénible à l'évêque de n'être averti de la fondation que par le bruit public ou même par une indiscrétion, si difficilement évitable là où plusieurs personnes, hommes et femmes, étaient initiées. Certains esprits ont si grande peine à ne pas laisser voir qu'ils sont renseignés, et un secret, nous dit le fabuliste, est chose difficile à porter. Cet ensemble de réflexions prudentes détermina dom Guéranger à s'ouvrir à l'évêque : « M. l'abbé Coulin a conçu la bienveillante pensée de léguer son œuvre à notre ordre, sauf l'approbation de Votre Grandeur. Il a bien voulu m'en faire la proposition; j'ai cru devoir l'accepter, me réservant d'obtenir votre consentement canonique, lorsque votre gracieuse invitation m'aura appelé près de vous (1). » Tout était ainsi remis aux mains de l'évêque mis en demeure d'approuver ou d'écarter le projet. La réponse ne se fit pas attendre; elle témoigna que l'on n'avait pas trop présumé de la bienveillance de Mgr Cruice poulies ordres religieux et en particulier pour l'ordre de Saint-Benoît (2).
Les loisirs que laissait à l'abbé de Solesmes une santé chancelante furent aussi employés par lui à rendre un juste tribut d'hommages au P. Faber, à raconter sa vie, à rappeler au public chrétien combien avaient été fructueuses les dix-huit années de son apostolat (3). Cependant M. de Falloux, après avoir classé la correspondance qu'il se proposait de publier, s'était aperçu que les lettres échangées entre le P. Lacordaire et Mme Swetchine formeraient à elles seules un juste volume : il était donc réduit à en distraire les lettres à Montalembert, à dom Guéranger, à M. de Tocqueville et d'autres. « La pensée m'est venue, disait-il, de détacher immédiatement le volume du P. Lacordaire. C'est le plus populaire d'entre vous : sa correspondance est d'une beauté, d'une austérité, d'une simplicité incomparables. L'heure de faire entendre cette voix du fond de sa tombe est plus opportune que jamais (4). » En lui écrivant, M. de Falloux voulait épargner à « son très cher ami » l'étonnement de
(1) Lettre du 20 janvier 1864.
(2) Lettre du 2 février 1864.
(3) William Faber. (Le Monde, 3 et 19 janvier 1864.)
(4) Comte de Falloux à D. Guéranger, 20 janvier 1864.
voir paraître ce volume isolé, alors que le premier dessein avait été de livrer au public, unies ensemble, les lettres à Lacordaire et les lettres à dom Guéranger. La réponse de l'abbé de Solesmes mit le comte de Falloux en pleine quiétude.
Il appartient à peine à notre sujet de dire sous quelles réserves et en même temps avec quelle hauteur de doctrine l'évêque de Poitiers, invité et presque provoqué par M. de Falloux, jugea la correspondance de Lacordaire; mais nous ne résistons pas au désir de sauver de l'oubli les lignes où l'éloquent évêque, après avoir contesté ou redressé les jugements hâtifs du P. Lacordaire, élevait le débat au-dessus de la personne de l'illustre dominicain :
Je donnerais de mon sang, monsieur le comte, pour arrêter un mal dont je suis le témoin : des hommes d'un grand talent et d'une foi sincère conspirant eux-mêmes contre le mérite de leurs productions les plus sérieuses et infirmant à plaisir la valeur de leurs écrits, en les émaillant de doctrines antipathiques, je ne dirai pas à l'orthodoxie (le mot serait trouvé hargneux) mais à la tradition et au sens pratique de l'Eglise, contre laquelle le public chrétien d'aujourd'hui ni de demain ne leur donnera finalement raison...
Vous avez cent fois raison, poursuivait l'évêque : tout ce qu'a entrepris le régime actuel a échoué. Les succès les plus brillants ont été sans lendemain, les expéditions les plus dispendieuses et militairement les plus glorieuses ont été stériles; elles ont même été fatales, puisque l'état des choses s'est trouvé pire après qu'auparavant. Ainsi en Crimée, ainsi en Syrie, ainsi en Italie, ainsi en Cochinchine, ainsi pour la Pologne, ainsi pour le Mexique, ainsi surtout à l'intérieur. C'est la force des choses, et ne nous plaignons pas qu'en dehors de sa mission loyalement acceptée et sagement accomplie, qui est de faire prévaloir résolument le catholicisme dans le monde, la France ne puisse rien conduire à bien. Quand elle s'interdit d'obéir à sa vocation, il est sage à elle de ne rien tenter, et la « paix à tout prix » vaut mieux que la guerre sans but et sans fruit. La pire stérilité est assurément celle qui, après des conceptions multipliées et des gestations laborieuses, ne mène jamais le fruit à terme : honte pour honte, il y a en politique quelque chose de plus humiliant comme de plus désastreux que ce qu'on a appelé l'abaissement continu, c'est ce qu'on appellera l'avortement continu.
Mais hélas! cette impuissance est-eUe exclusivement propre au régime actuel? Puissent les nobles intelligences à qui Dieu réserve l'avenir, en s'appliquant à éclairer leur habileté pratique et leur aptitude aux affaires des vraies lumières de la foi et de l'expérience, sortir la politique européenne et principalement la diplomatie française de la fatale alternative de ne rien entreprendre de grand ou de ne rien faire de bon.
En grand seigneur qu'il était, le comte de Falloux reçut sans sourciller cette leçon et, pour donner une preuve de sa soumission à toute vérité doctrinale, protesta auprès de l'évêque de Poitiers que, s'il s'agissait seulement de professer avec lui sur la science, sur la raison et la foi les
282 DOM GUÈRANGER
principes émis dans le bref au congrès de Munich, l'accord serait facile.
Il ne disait rien du congrès de Malines auquel la France était plus directement intéressée. Le pape réprimerait-il aussi par un bref les doctrines qu'y avait soutenues Montalembert? Les efforts de Mgr Dupanloup à Kome pendant cinq mois de séjour arriveraient-ils à conjurer un désaveu formel et à obtenir du saint père, à défaut d'une approbation qu'on ne pouvait espérer, le bénéfice au moins de son silence? L'école libérale en était vivement préoccupée et le laissait voir. « H paraît, disait du Lac, que dans ces derniers temps les catholiques libéraux se croyaient menacés de quelque malheur, et que maintenant leurs inquiétudes se calment. » Après avoir rappelé le triomphe de VEcole du Correspondant au congrès de Malines, le Tablet, dans une lettre datée de Paris, « prétendit que, furieux de cette défaite, les adversaires de M. de Montalembert avaient eu recours à de noires intrigues pour obtenu du saint-siège la condamnation des doctrines prêchées avec tant d'éclat par le grand orateur. Cet indigne complot fut sur le point d'aboutir. Mais « grâces à Dieu, ajoute le correspondant du Tablet, « ces alarmes sont éloignées de nos cœurs. Mgr Chigi, représentant du « saint père à Paris, pour donner un démenti officiel aux calomnies, a « fait une visite personnelle à M. de Montalembert et lui a donné l'as- « surance plusieurs fois répétée qu'aucun blâme ne serait infligé aux « adresses de Malines... » VEcole du Monde n'a pas réussi à obtenir le blâme qu'elle sollicitait de l'autorité suprême contre des hommes illustres qui ont épuisé leur vie et leur génie à la défense de l'Eglise (1) ».
Les chefs de l'école libérale étaient trop prompts à se rassurer. A Rome les intrigues de Mgr Dupanloup avaient échoué. Sans aucun doute il avait atteint ce but de sanctification personnelle qui était, d'après son historien (2), l'intention première de son long séjour; mais ce n'est pas de progrès surnaturel qu'il était surtout question, et l'historien de Montalembert (3) ne nous a rien laissé ignorer de la trame savante qui fut ourdie alors autour du souverain pontife. Soulever l'opinion, y créer des ardeurs et des répugnances factices, user de toutes influences pour circonvenu l'esprit de Pie IX, l'étonner, l'effrayer, s'il se pouvait, par la perspective des périls imminents qu'une parole imprudente peut déchaîner soudain, durant quatorze audiences agiter aux yeux du souverain pontife le spectre de cette émotion universelle que l'on avait tant contribué à créer, qui ne reconnaîtrait dans cette stratégie fiévreuse l'oeuvre de Mgr Dupanloup? Elle fut tenue en échec par la conscience du souverain pontife. Pie IX épargna à l'orateur de Malines le chagrin d'un blâme public, mais dans une lettre privée lui rappela combien les doctrines
(1) Le Monde, 3 avril 1864.
(2) Lagrange, Vie de Mgr Dupanloup, t. II, chap. xxi, p. 431 et suiv,
(3) Lecanuet, Montalembert, t. III, chap. xvii, p. 369 et suiv,