AUDACES GALLICANES
soutenues au congrès étaient en désaccord avec des enseignements pontificaux qu'il ne pouvait ignorer. L'improbation des doctrines libérales était formelle; l'année ne devait pas s'écouler tout entière avant qu'elle ne devînt publique. Kome comprenait en effet que, sous le dessein de composer avec les exigences de la société moderne, se glissait frauduleusement l'idée d'un gallicanisme, pourquoi ne pas dire le mot aujourd'hui? d'un modernisme tenace qui, tenant en échec l'autorité doctrinale, rêvait dès lors une refonte du christianisme, une édition nouvelle de la doctrine révélée, à l'usage d'une génération émancipée et impatiente des règles d'autrefois. L'heure était venue enfin où, sous peine d'abdiquer, on ne pouvait plus se taire.
Grâce aux complaisances et à la faveur des pouvons civils, à côté des conflits de doctrine s'étalaient de très réels attentats à l'ordre hiérarchique de l'Eglise. Deux prêtres de Paris se présentaient à l'improviste en habit de chœur chez les pères jésuites comme visiteurs de leur maison, au nom et avec délégation de l'archevêque Mgr Darboy. On leur opposa les lois de l'Eglise sur l'exemption; ils répliquèrent que le droit canonique n'avait rien à faire là où les lois civiles ne reconnaissent pas les réguliers comme institution sociale et protestèrent que, nonobstant toute opposition, ils allaient procéder à la visite. De fait, ils se rendirent à la chapelle et y donnèrent le salut. Comme ils témoignaient de leur dessein de revenu* encore, le nonce apostolique fut averti et Rome saisie. Même tentative chez les capucins, chez les dominicains. L'archevêque de Paris, tout récemment et par décret impérial nommé grand aumônier de la maison de l'empereur, avait un parti pris évident de braver. On sut dans la suite qu'il avait poussé plus loin l'audace et remis à l'un des deux visiteurs improvisés une lettre pour le préfet de police, qui en cas de résistance eût été sommé de prêter main-forte et de se faire ouvrir au nom de la loi. A la vigueur apostolique qui dénonça sa conduite comme indigne d'un évêque, prorsus indigna viro ecclesiastico, Mgr Darboy répondit d'un ton si ce n'est d'un cœur contrit qu'il n'avait pas cru les religieux établis dans les conditions qui leur assuraient le bénéfice de l'exemption, mais que nonobstant cette erreur de fait il n'avait d'autre volonté que celle du saint père.
Cependant le gouvernement impérial mettait une grande énergie à soutenir les libertés gallicanes et à appliquer les articles organiques, limitant l'exercice de l'autorité ecclésiastique jusque dans les causes qui sont le plus exclusivement de son ressort. Un procureur impérial ordonna saisie de brochures liturgiques approuvées par le cardinal archevêque de Lyon, sous prétexte que l'auteur y avait fait cette déclaration subversive : « Rome a parlé, la cause est finie. » Il aurait dû pour être conséquent faire saisir aussi les œuvres de saint Augustin. Les décrets du souverain pontife étaient arrêtés à la frontière; en vérité c'était lui faire
paver bien cher le séjour à Borne d'un rideau de soldats français qui voilait mal la connivence avec la révolution.
Au milieu de ces tristesses vivement ressenties par lui et par tous ses fils, l'abbé de Solesmes pouvait du moins applaudir à l'apostolique vigueur de l' évoque de Poitiers. La troisième instruction synodale sur les erreurs du temps présent avait paru; elle abordait un sujet familier à l'abbé de Solesmes, le naturalisme. Mgr Pie l'appelait de son vrai nom « ranticlnïstianisme », et le dénonçait tout à la fois dans son expression doctrinale, le naturalisme philosophique, et dans sa tendance à s'emparer de la direction des choses humaines, le naturalisme politique, la sécularisation des sociétés.
En même temps les meilleures nouvelles venaient d'Allemagne. Le P. Benedict Sauter s'excusait d'écrire dans une langue qui lui était peu familière, mais enfin il écrivait, et à travers quelques légères incorrections de plume, il était facile de reconnaître le profond attachement que l'on gardait à Saint-Martin de Beuron pour l'abbaye mère. La princesse Catherine de Hohenzollern vint passer plusieurs jours auprès de dom Guéranger; et, soucieuse de l'avenir du prieuré de Saint-Martin, désireuse d'y voir reproduire l'observance de Solesmes, elle obtint que dom Bastide, prêtre depuis quelques mois, retournât à Beuron pour aider la jeune communauté. Dom Maur Wolter se montra très sensible à cette attention nouvelle.
Mon très révérend père abbé, lui disait-il, bien qu'habitué de me voir comblé par votre cœur paternel de bienfaits et d'affection, je suis vivement pénétré de la nouvelle preuve de charité qui nous a été donnée par le retour de notre très cher père Bastide, votre représentant parmi nous. L'appui que nous donnent la présence et les sages conseils de ce bien-aimé père nous est un puissant motif de renouveler notre confiance en Dieu qui, par les mains de Votre Paternité, bénit et fortifie l'œuvre naissante de notre fondation (1).
Un bref venu de Rome acheva cette allégresse : le souverain pontife disposait que le prieur de Saint-Martin de Beuron serait élevé à la dignité abbatiale dès que le monastère compterait douze religieux profès, l'abbaye demeurant confiée aux mains de l'archevêque de Fribourg jusqu'au jour où d'autres monastères sortis de son sein en feraient la tige mère d'une congrégation nouvelle. Car il n'y avait pas Heu à discuter même un instant la pensée très affectueuse qui avait germé dans le cœur de la princesse de Hohenzollern et que Pie IX lui-même avait accueillie avec faveur, de rattacher le monastère naissant à la famille adulte déjà de Saint-Pierre de Solesmes. A l'exemple des sœurs dont parle le poète latin, les deux congrégations auraient le même esprit, des vues souvent
(1) Lettre du 29 avril 1864.