‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 99 sur 187 · CHEZ M. DE FALLOUX · texte numérisé non relu

CHEZ M. DE FALLOUX

reront historiques. Ce que ce passage révélera, et c'est pour cela que je m'y attache, c'est que Mme Swetclùne ne faisait jamais de ses amitiés une passion et une cabale et que, quand elle avait des amis tels que vous deux, elle travaillait à ce qu'ils se complétassent l'un par l'autre pour le service commun de Dieu. Elle réussissait plus ou moins dans ce travail; mais certainement elle obtenait toujours quelque chose, et c'est une de ses traditions que nous devons le plus nous appliquer à faire revivre entre nous (1).

Dom Guéranger déféra à cette juste demande. Encouragé par le succès. M. de Falloux tenta un rapprochement avec Montalembert et offrit le Bourg-d'Iré comme lieu d'entrevue. Montalembert se disait tout prêt à tendre la main, sans que son humeur vive se fût apaisée encore.

Je ne demande à l'abbé de Solesmes, écrivait-il, que de ne pas m'attribuer des doctrines que je n'ai jamais professées. Je n'ai jamais regardé la dissidence religieuse, chez un peuple chrétien, comme un bien ou comme un progrès. Le progrès ne consiste selon moi qu'à n'employer contre ces dissidences que des moyens de persuasion au lieu des moyens de rigueur. C'est le même progrès qui oblige un père à ne réprimer son fils libertin que par la raison et le bon exemple, au lieu de le fouetter comme s'il n'avait encore que sept ans (2).

Chétive défaite où il n'y avait même pas un regret pour certaines pages ouvertement injustes de l'introduction aux Moines d'Occident, tandis que, fidèle à une amitié ancienne, l'abbé de Solesmes ne s'était jamais permis de parler de Montalembert que pour rappeler ses services.

Ce n'était point à moi, son ancien ami et son obligé, disait dom Guéranger, de signaler au public catholique les écarts de sa plume et de sa parole. J'ai gardé un fidèle silence. Si Dieu veut que nous nous rapprochions, je ne me reconnais pas le droit de lui demander une profession de foi quelconque; ce sont deux hommes qui n'auraient jamais dû être désunis qui se retrouveraient. Tous deux nous sommes les humbles disciples de la sainte Eglise, tous deux nous n'avons qu'à l'écouter et à réformer nos pensées sur ses enseignements. Si quelque jour la rencontre se fait au Bourg-d'Iré, elle sera pour moi l'occasion d'une émotion bien vive; et je crois pouvoir assurer que si je retrouvais ce que j'ai connu et goûté autrefois, je ne pourrais m'empêcher de remercier Dieu (3).

L'année se termina pour dom Guéranger dans une grande fatigue voisine parfois de l'infirmité.

Je suis vieux, infirme et surchargé à un degré inouï, écrivait-il au cardinal Pitra. Mais maintenant que vous êtes dans le sacré sénat, je pense que Dieu ne me laissera pas mourir sans que j'aie eu la joie de saluer la pourpre romaine sur un de mes fils. H faudra quelques années pour cela. Ainsi que je vous l'ai

(1) Lettre du 16 novembre 1863.

(2) Comte de Montalembert au comte de Falloux, 17 novembre 1863.

(3) D. Guéranger au comte de Falloux, 26 décembre 1863.

écrit plusieurs fois, je dois pourvoir aux nécessités de la maison, et l'absence, ne fût-elle que d'un mois, serait impossible. Ajoutez que cette année le chœur se bâtit; il était indispensable à raison de l'accroissement de la communauté. Il me faut d'ici l'hiver être vingt fois le jour avec l'architecte ou sur le chantier avec les maçons (1).

De son côté, le cardinal Pitra se souvenait à Rome même du surcroît laborieux que les hôtes apportaient en automne à la santé déjà fatiguée de dom Guéranger; par scrupule, ses lettres se faisaient plus rares pour reprendre à la fin de l'année la conversation interrompue.

Au milieu des détails d'affaires et de la piquante description des personnes, se trouvent des échappées d'affection, des appréciations du caractère de son abbé, l'explication du peu de faveur que parfois rencontraient ses travaux.

Très révérend et très cher père, écrivait le cardinal, je charge particulièrement dom Camille de vous bien dire, dès ses premiers mots, que vous avez à Rome deux amis de cœur que je ne devrais pas me permettre de vous nommer dans la même ligne : le très saint père et son bon cardinal bénédictin, comme il l'appelait à une dernière audience. Dom Camille qui en eut sa part vous rapportera de auditu en quels termes affectueux, gracieux, spontanés, Sa Sainteté parla de l'abbé de Solesmes. J'étais à peine arrivé qu'il me demanda si vous ne viendriez pas l'hiver prochain. J'ajouterai, et je crains bien que dom Camille ne soit aussi de mon avis, que vous pourriez bien n'avoir que deux bons amis à Rome. Cela pour moi s'explique par un ensemble de choses, une situation générale dont je voudrais pouvoir vous parler à l'aise.

Et après avoir décrit avec mesure cette situation, il ajoutait :

Votre tort et votre honneur, passez-moi toute cette franchise, est d'être comme mon cher saint Léger, selon son plus vieux biographe, « un homme céleste dont le monde vieilli et vicieux ne supporte pas la mâle vigueur ». Cela étant, personne n'a dû être plus étudié, plus contrôlé, plus redouté, plus systématiquement écarté que vous, le principe-moine, Vabbé de la sainte Eglise. Mais il y a toujours eu quelqu'un qui n'a cessé de vous comprendre et de vous apprécier, c'est le très saint père. Je suis sûr qu'il a songé plusieurs fois à vous rapprocher de lui, qu'il serait heureux de vous revoir et qu'il a dû souffrir de ne pouvoir faire pour vous ce qu'il a fait pour l'un de vos fils qui le méritait si peu. Ce qu'il a pu aimer en ce fils, c'est quelque ressemblance avec le père, son dévouement à outrance pour vous, son parti pris de parler de vous à temps et à contretemps (2).

L'abbé, qui reconnaissait bien son fils sous la pourpre, répondait : J'ai été bien touché de ce que vous me mandez, éminentissime seigneur, au

(1) Lettre du 25 juin 1863.

(2) Lettre du 29 août 1863.

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