‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 102 sur 187 · AUX FÊTES DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

AUX FÊTES DE MARSEILLE

communes et seraient unies par une étroite et affectueuse fraternité; mais avant même les événements politiques survenus depuis, la fusion des nationalités eût été difficile. Chacune des deux familles monastiques, née sur son sol, dans un milieu déterminé, sous des influences diverses et faisant face à des besoins spéciaux, devait se développer aussi sur un rythme vital approprié à ses conditions.

Au lieu de faire de la congrégation nouvelle un décalque matériel de ce qu'était alors Solesmes et de la faire remonter jusqu'à 1837, dom Guéranger avait voulu, dans un sentiment très affectueux, lui assurer le bénéfice de la maturité où l'expérience de trente ans l'avait conduit lui-même. Il conseilla à dom Maur Wolter d'adopter non un corps de constitutions, tel que Rome l'avait autrefois approuvé pour Solesmes, mais le système des déclarations morcelées et se rapportant aux chapitres de la règle, ainsi qu'il devait plus tard en user lui-même pour les moniales de Sainte Cécile. Cette disposition n'est pas simplement typographique : elle a pour dessein de maintenir l'autorité de la règle et l'unité de la loi monastique, en joignant aux dispositions primitives du législateur les modifications ou interprétations ultérieures que l'Eglise y a insérées ou que l'expérience a reconnues nécessaires. A cette différence près, il y avait parenté parfaite avec les lois de l'abbaye de Solesmes.

Au milieu de ces travaux arriva l'heure fixée pour le voyage de Marseille. « Ma santé est très fatiguée depuis plus de trois mois, écrivait dom Guéranger au cardinal Pitra, et si je ne vous pressentais au terme du pèlerinage, j'aurais peu de courage pour l' entreprendre. J'espère trouver près de vous santé et force (1). » Il se mit en route le 1er juin. Dès le 3, il était à Marseille : « Je suis d'une fatigue extrême, ajoutait-il, votre chère vue me reposera (2). » Le cardinal voulut se rendre le premier auprès de son abbé. « Quelle joie, cher et bien-aimé père, de vous savon ici! Laissezmoi vous rendre la première visite aussitôt après la cérémonie de ce soir. Elle commence à l'instant, il me serait impossible de m'en absenter : c'est le vœu de Belzunce à renouveler. Aussitôt la fonction finie, je conserve la voiture et prends ma liberté pour passer avec vous tout le reste de la soirée (3). » Quelques heures plus tard, le cardinal arrivait. Il apportait avec lui le premier volume du droit ecclésiastique des Grecs, tout récemment sorti des presses de la Propagande. Le titre seul avait son intérêt : Juris ecclesiastici Grœcorum historia et monumenta. Jussu PU IX, Pont. Max.; curante J. B. Pitra. 8. R. E. Card.

Les fêtes de Marseille eurent un éclat extraordinaire : l'abbé de Solesmes en demeure enthousiasmé.

(1) Lettre du 28 mai 1864.

(2) Lettre du 3 juin 1864.

(3) Juin 1864.

Vous avez pu voir par le Monde, écrit-il, combien la fête de notre grande reine a été splendide; mais aucun récit ne saurait en donner l'idée. J'essaierai de le faire lorsque je vous verrai; mais je puis vous dire qu'il est impossible de rien voir de pareil sur terre. En recevant un tel hommage, Marie a dû se ressouvenir un peu du jour de son Assomption. Une procession de dix-huit mille personnes sous les yeux de trois cent mille spectateurs, tous respectueux la plupart recueillis, cinquante prélats mitres et crosses, toutes les châsses des saints de la ville. A l'arrivée sur le rocher de la Garde, les dix-huit mille personnes formant la procession étaient échelonnées en rangs compacts sur les collines, et le cri de : « Vive Marie! » s'échappait de ces masses à la vue de la sainte image qui escaladait la forteresse, et le peuple qui suivait répondait : « Vive Marie! » Le soleil se couchait, la mer s'étendait à droite, heureuse et frémissante. Il faisait presque nuit au moment où la statue a été placée dans son exposition; et lorsque les prélats se tournèrent vers la ville pour lui envoyer une bénédiction, la cité a répondu par une colossale illumination qui remplaça le jour. Vous voyez, je me mets à raconter après vous avoir dit que je ne raconterai rien. Vous voyez que c'est plus fort que moi.

Accueilli chez Mme Durand, la sœur du P. Théophile Bérengier, l'abbé de Solesmes consola de son mieux son jeune moine de n'avoir pas été témoin de ces fêtes. Eien n'y eût manqué dans la société de la chère Eminence et au milieu des soins affectueux dont il était entouré, si sa santé n'eût été mauvaise; mais le repos lui était prescrit et souvent il dut se dérober aux trop longues cérémonies. Le 8 juin eut lieu l'entrevue décisive avec l' évoque de Marseille : on y concerta les ternies de l'ordonnance épiscopale qui devait donner une existence canonique au prieuré de Sainte-Madeleine. Kentré chez Mme Durand, l'abbé de Solesmes était souffrant au point de ne pouvoir tenir la plume; il se jeta sur un fauteuil, le cardinal prit place auprès de lui et, sous la dictée de dom Guéranger, écrivit la minute de l'ordonnance que l'on voulait soumettre à la signature de Mgr Cruice. Le cardinal était dans une joie d'enfant d'être redevenu le secrétaire de son abbé et d'avoir retrouvé, ne fût-ce que pour un moment, ces douceurs de l'intimité monastique qu'il regrettait toujours et que nul peut-être ne ressentit au même degré que lui. Ceux qui eurent la joie, durant ces jours de fête, de voir ensemble l'abbé et son ancien moine furent ravis de l'attitude exquise que leur affection surnaturelle leur inspirait à tous deux: le cardinal, attentif , respectueux, aimant à incliner sa dignité devant celui qu'il ne cessa jamais de regarder comme son père et son abbé; l'abbé, mêlant aux honneurs qu'il rendait à la dignité de son fils une nuance de fierté tendre et d'affectueuse vénération. Chacun de ces jours ils traitèrent ensemble, et souvent dans la plus stricte intimité, de leurs intérêts communs.

Lorsqu'il fut donné à dom Guéranger d'entrer en rapport avec le monde pieux que M. Coulin avait groupé autour de lui et de reconnaître ses aspirations, il vit aussitôt que bien des âmes visaient plus haut que

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