FATIGUES
la vie chrétienne commune. H se souvint des invitations pressantes à lui adressées par la princesse Catherine de Hohenzollern de faire pour des moniales ce qu'il avait fait pour des moines; et devant ce que Dieu lui fit voir, il ne tarda pas à comprendre que, venu à Marseille pour fonder un monastère, à son insu il en avait réellement préparé deux.
Un instant le cardinal quitta Marseille et se rendit auprès de sa sœur à Nîmes. Dom Guéranger garda un repos complet jusqu'au dimanche 19 juin où se firent les adieux, les derniers adieux en un sens, car on ne devait plus se revoir en ce monde. Par Dijon, Paris et Chartres, il revint à son monastère. Lorsqu'il y arriva le 24 juin pour y recevoir, à l'occasion de la fête de saint Prosper, les vœux de ses enfants, ses forces dont il avait trop présumé au cours du voyage l'abandonnèrent tout à coup. Grâce à une volonté résolue et en dépit de ses infirmités, il avait jusque-là suffi à sa tâche écrasante, avec les dehors d'une telle aisance que nid n'avait soupçonné l'effort. Ses lèvres ne laissaient jamais échapper une plainte; à le voir gai toujours et toujours dispos, il ne semblait pas que la fatigue eût sur lui de prise réelle. Le sommeil était censé réparer ses forces, car il donnait comme un enfant, à poings fermés. Mais à son retour de Marseille des symptômes dénoncèrent une usure physique extrême : l'estomac se refusait à la nourriture, les nuits se passaient sans sommeil. Une enflure persistante et tous les caractères d'une profonde anémie provoquèrent l'inquiétude de ses religieux.
Je resterai inquiet, lui mandait le cardinal, sur votre santé et votre retour à l'abbaye jusqu'à ce que j'aie reçu un mot qui me rassure sur l'état de souffrance dans lequel il a fallu vous laisser partir. Rien n'a manqué au sacrifice que vous avez fait pour moi. Je vous en remercie de nouveau, sans pouvoir trouver de termes qui rendent ce que j'ai éprouvé en vous revoyant, ce que j'éprouve encore à la seule pensée qui me reporte vers vous. Je ne sais vraiment si je vous ai quitté, tant je vous reste constamment et tendrement uni du fond du cœur (1).
Un long mois d'absolu repos amena à peine un léger mouvement de convalescence. « Je n'ai qu'un souffle de vie, et tant à faire », disait dom Guéranger. H ne se donna qu'avec mesure à l'apostolat régulier qu'il exerçait à cette époque de l'année auprès des hôtes de l'abbaye; mais il ne pouvait se dérober entièrement, et les scrupules de santé se taisaient. lorsque parlaient l'affection, ou la charité, ou le bien de l'Eglise. Mgr Fillion venait à l'abbaye; mais c'était un repos cpie sent retenir avec lui. Le P. le Lassera de la compagnie de Jésus frappait à sa porte: mais il connaissait si bien les jansénistes et savait sur leur compte mille anecdotes de haut goût que le fameux P. Râpin n'eût pas désavouées. A son tour l'ex-père Lavigne demandait à être accueilli; il n'était pas possible
(1) Lettre du 2 juillet 1864.
de se refuser à un religieux désireux d'abriter sa vie dans le cloître. Enfin le P. Laurent Shepherd venait aussi; mais le moyen d'esquiver un tel fils, venu d'Angleterre, venu de Stanbrook, les mains toutes pleines d'affectueuses largesses? C'est ainsi et toujours pour les meilleurs motifs que les médecins avaient le dessous et que leurs prescriptions étaient négligées.
Le lendemain du jour où il offrit à Pie IX son premier volume de la Roma sotterranea, le chevalier de Rossi vit mourir sa petite Csecilia. L'abbé de Solesmes ressentit durement la douleur de son ami et s'efforça de le consoler par son affection et par ses prières. « Votre bonne consolatoria m'est parvenue au moment même de mon départ pour Naples, répondait de Rossi. J'ai éprouvé une grande joie à revoir enfin votre chère écriture. Elle a fait avec moi le voyage de Naples (1). » La tristesse chez M. de Rossi confinait au découragement : il avait pressenti comme par une sorte de divination qu'il achèterait au prix d'une grande souffrance la publication de la Roma sotterranea. Aujourd'hui que la souffrance était venue et qu'il voyait Mme de Rossi épuisée de larmes succomber près de lui, il se demandait si son devoir n'était pas de se retirer peu à peu, sans bruit, de ses études pour appartenir, en fugitif de l'archéologie, à son foyer désolé. Malgré les largesses de Pie IX, le nouveau Damase, de Rossi devait prendre sur sa fortune personnelle les frais de ses coûteuses publications. Auprès de lui, les petites rivalités le fatiguaient, les intrigues mesquines navraient son âme sensible à l'excès. De concert avec son frère Michel, il avait dressé le plan topographique des catacombes et défini avec une compétence supérieure selon quel ordre se devaient poursuivre les fouilles; mais un malin génie partout présent déconcertait son effort, négligeait ses divinations, arrêtait ses découvertes. H y avait un accent de détresse dans le cri qu'il jetait vers l'abbé de Solesmes.
Je vous prie, mon révérend père et cher ami, de ne pas être avare de vos lettres si désirées, comme vous Fêtes depuis presque deux ans. Si elles ne peuvent pas être de quatre pages, qu'elles remplissent seulement la première; mais des lettres, des lettres de vous! Ne m'abandonnez pas, vous aussi, le meilleur de mes amis. Votre abandon me prépare à celui de la Rome souterraine; vous aurez votre part de responsabilité dans ce triste parti, si je finis par l'adopter. Si vous n'exaucez pas mon vœu, vous commettez un crime de lèse-amitié (2).
Dom Guéranger répondait par l'éloge de la Roma sotterranea.
Ma santé est encore très faible, ajoutait-il, et ce sera seulement après les fêtes de Noël que je me mettrai à écrire sur votre livre, mais le public du Monde