LE PREMIER ARRE DE LIGUGË
sera averti avant le 15 janvier. Je me fatigue beaucoup à écrire; mais j'espère que le froid va me rendre de la santé, comme il arrive chaque année. Auparavant je dois vous exprimer toutes les délices que j'ai goûtées en lisant votre incomparable volume. Mon attente était grande, mais elle a été surpassée. Un tel livre fonde pour jamais la science des catacombes et ouvre une source inépuisable pour l'histoire de la Rome chrétienne primitive (1).
Avant même de jeter les bases premières du prieuré de Sainte-Madeleine, l'abbé de Solesmes crut de son devoir d'achever sa fondation de Ligugé. Le lecteur se souvient que l'acte pontifical de 1856 qui avait donné naissance au monastère de Saint-Martin avait en même temps accordé la faculté d'y établir un abbé. Un motif de prudence l'avait maintenu dans ces conditions plus humbles où s'essaient, indécises encore, les destinées des maisons monastiques; mais il ne pouvait convenir, à l'heure d'une fondation nouvelle, de prolonger davantage pour lui l'ère des commencements. Souvent les esprits ne s'établissent dans la paix que lorsqu'un événement décisif a mis fin au provisoire; l'érection canonique fait pour les monastères ce que la profession fait pour les moines; elle coupe court aux rêveries de l'instabilité. Les monastères eux aussi ont leurs tentations et s'accommodent mal de la précarité; ils obéissent mieux à une autorité plus large et plus assurée d'elle-même que ne saurait l'être celle d'un prieur claustral.
Solesmes possédait alors en la personne de dom Bastide un moine d'une vertu rare, d'une parfaite éducation; ses débuts à Beuron, plus encore que les hautes fonctions qu'il avait autrefois remplies dans la magistrature, le désignaient au choix de dom Guéranger. Mais à raison de sa vertu même et de sa conscience timorée, on devait prévoir que l'élu opposerait à un tel dessein des objections variées. Jeune de profession monastique, jeune de sacerdoce puisqu'il n'était prêtre que depuis un an, sa santé était de plus fort médiocre, sa vue déjà menacée. Il avait fui les charges mondaines pour échapper aux responsabilités qu'elles entraînent : comment consentirait-il à en assumer de plus redoutables? Ses dispositions secrètes le porteraient à relever avec un détail psychologique très affiné tout ce qui dans sa forme individuelle lui semblait incompatible avec la dignité dont on songeait à le revêtir. Et c'est en effet ce qui advint lorsque son abbé lui livra son dessein durant l'intervalle qui s'écoula entre les deux obédiences de Beuron. Mais, s'il avait mesuré l'étendue des charges d'un abbé, dom Bastide avait aussi mûrement médité le chapitre de la sainte règle où saint Benoît définit l'attitude du vrai moine à qui l'on enjoint des œuvres qui lui semblent dépasser ses forces, et l'abbé de Solesmes était assuré que ses instances finiraient par triompher : la seule résignation, si elle s'accompagne de
(1) Lettre du 10 décembre 1864.