‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 105 sur 187 · II · texte numérisé non relu

II

290 DOM GUERANGER

courage et de foi, n'est-elle pas une garantie de succès dans l'exercice d'une autorité où l'homme, s'il n'est un insensé, ne doit pas compter sur ses propres forces? Dom Guéranger persévérant après examen dans son intention première, dom Bastide s'inclina et fut le premier abbé de Saint-Martin de Ligugé. « L'obéissance vous vaudra des grâces d'état, lui disait pour l'encourager l'abbé de Solesmes, et vous vous instruirez par votre propre expérience. Je serai près de vous. Je ne doute pas que vous ne preniez quelquefois mes conseils avant d'agir, si besoin est; et vous verrez que saint Martin aidant, tout ira bien : Vir obediens loquetur victorias. »

L'installation du nouvel abbé eut lieu le 25 novembre 1864. Ce jour-là Mgr Pie célébrait le quinzième anniversaire de sa consécration. Après la messe pontificale et l'homélie accoutumée, de Poitiers dom Guéranger revint à Ligugé. Dans la salle capitulaire, devant tous les moines assemblés, dom Bastide reçut des mains du supérieur général les insignes de sa dignité nouvelle. Aux termes des privilèges donnés au Mont-Cassin et du bref apostolique Cum religiosœ familiœ du 17 octobre 1843, sans avoir reçu la bénédiction abbatiale, l'abbé de Ligugé était mis en possession de tous ses droits et censé béni virtuellement par le saint-siège. Cette coutume a été observée jusqu'en 1890 : depuis lors, tous les abbés de la congrégation ont reçu la bénédiction formelle. Le lendemain de cette fonction qui s'était accomplie dans la plus stricte intimité propter metum Judœorum, dom Guéranger se fit une joie de présenter à Mgr Pie l'abbé de Saint-Martin; le surlendemain l'évêque de Poitiers rendait sa visite et, avec sa bonne grâce habituelle, inaugurait des relations de confiance et d'affection qui ne se démentirent jamais. Avec l'abbé nouveau il traitait aimablement de tout ce qui intéressait la vie intérieure du monastère et l'expansion de son influence à l'extérieur. En 1849, évêque nommé, son regard s'était porté aussitôt vers les choses monastiques; il s'était promis de les entourer de ses soins. « H y aura deux soucis pour moi, disait-il : Ligugé et Sainte-Croix. » La première partie était achevée; la seconde était en bonne voie. H se servit de la première pour amener le succès de la seconde; et ce fut double joie pour l'abbé de Solesmes d'avoir assuré l'avenir de sa fille aînée et de contempler l'action surnaturelle qu'elle exerça autour d'elle dès la première heure de sa vie adulte. Il y avait eu dans ce voyage à Ligugé tant de consolations que la santé de dom Guéranger en parut raffermie. H n'abandonna point au père prieur, comme la fatigue l'y avait parfois contraint, la fonction liturgique de l'Immaculée Conception et la joie de donner à Dieu un de ses compatriotes, né comme lui à Sablé, le R. P. Athanase Loger ot.

Le long travail qui depuis plusieurs années se poursuivait à Rome dans le dessein de proscrire les erreurs du temps touchait enfin à son

L'ENCYCLIQUE ET LE t SYLLABUS » 291

terme. Les efforts tentés pour retarder ou suspendre la sentence avaient définitivement échoué. Le premier congrès de Malines, les agissements de l'archevêque de Paris, la convention du 15 septembre faisaient au souverain pontife une loi de parler, alors que se taire eût été l'équivalent de reculer. Un second congrès de Malines avait été tenu en septembre 1864. Montalembert trop compromis déjà ne voulut pas s'y rendre; mais il pressa Mgr Dupanloup de s'y trouver. « Il s'agit moins, lui écrivait-il, de ce que vous direz que de ce que vous empêcherez (1). » Mgr Dupanloup ne démentit pas les espérances de ses amis : il fut habile et prudent, esquiva avec adresse les documents pontificaux, parla de la reconnaissance due par les catholiques à M. de Falloux et à M. de Montalembert; les audaces doctrinales qui avaient signalé la session de 1863 firent sourdine. Le congrès de 1864 eut moins de retentissement que son aîné; c'est au milieu du silence que fut signée le 8 décembre de la même année l'encyclique Quanta cura, contenant l'annexe du Syllabus ou sommaire dogmatique qui, en quatre-vingts propositions, empruntées aux allocutions consistoriales, aux brefs et aux encycliques de Pie IX, réprouvait les principales erreurs du temps. La distribution de l'encyclique fut calculée de manière à se faire simultanément à Rome et à Paris. On attendit pour la commencer à Rome que le nonce de Paris eût annoncé par télégramme qu'il avait lui-même reçu et distribué.

Et ce n'est qu'en ouvrant mon pli, écrivait le cardinal Pitra, que j'ai eu enfin l'assurance qu'avec l'encyclique paraîtrait le Syllabus où vous retrouverez tout le plan de votre mémoire et plusieurs fois vos expressions. C'est, ajoute-t-il, la meilleure réponse que Mgr de Poitiers pût recevoir à l'envoi de sa synodale (2).

L'abbé de Solesmes salua comme un immense bienfait cette promulgation de la vérité catholique et bénit Dieu du large faisceau de lumière donné aux catholiques sincères et de bonne volonté. Sans doute il n'espérait pas que la réprobation des erreurs du siècle modifiât l'hostilité des pouvoirs publics envers l'Eglise; aussi n'était-ce pas dans ce dessein que le souverain pontife avait parlé. Mais dom Guéranger se demandait aussi avec une part d'anxiété, parce qu'il y voyait engagé le sort des âmes, quel accueil serait fait à la parole de Pie IX par l'épiscopat français, par les chefs de l'école libérale si durement atteinte dans les quatre dernières propositions du Syllabus et par les gouvernements euxmêmes dont les multiples empiétements n'avaient pas trouvé grâce devant le document pontifical.

(Il Lettre du 5 août 1864. — Lagraxge, Vie de Mgr Dupanloup, I. II, chap. xxi. p. 445.

(2) Cardinal Pitra à D. Guéranger, 29 décembre 186 1.

292 DOM GUERANGER

Il était facile de prévoir qu'en France le ministère, surpris par la publication soudaine de l'encyclique et du Syllcibus, se ressaisirait bientôt, se souviendrait des articles organiques et, n'ayant pu arrêter la divulgation, s'abriterait de l'article premier pour déclarer non avenue et non reçue en France la portion de l'encyclique qui avait déplu. Il ne se rencontra pas dans les régions officielles un conseiller avisé qui détournât Son Excellence M. Baroche, ministre de la justice et des cultes, de l'anachronisme impliqué dans son décret du 5 janvier 1865, portant « improbation des clauses, formules, expressions de l'encyclique qui sont ou pourraient être contraires aux lois de l'Empire ainsi qu'aux libertés, franchises et maximes de l'église gallicane ». On a dit que Jupiter enlevait l'esprit à ceux qu'il voulait perdre. Dès lors il advint ce que l'Empire aurait dû prévoir : en dépit des distinctions introduites par M. Baroche, les évêques s'empressèrent de publier l'encyclique avec le Syllàbus y annexé; l'unanimité fut telle que les chefs de l'école libérale en furent désemparés.

Laissé à lui-même, Montalembert se fût rangé à l'enseignement pontifical avec cette même générosité de résolution dont il avait témoigné en 1832, lors de la condamnation des thèses du journal V Avenir. « Mon devoir comme chrétien, écrivait-il, est d'accepter l'encyclique et le Syllàbus. » Mgr Dupanloup se sentit durement atteint; il se confina dans la solitude et, ce qui contrevenait à ses coutumes, mangea seul. Cela dura quelques jours, passé lesquels des visites venues de Paris et de longues conférences relevèrent son âme abattue. A l'heure où Montalembert ne parlait plus que de se soumettre et d'abandonner des doctrines désormais sans avenir, Mgr Dupanloup s'était déjà retrouvé. « Que dites-vous là, mon cher ami? reprenait-il vivement; ce ne sont pas nos idées que le pape condamne; cela veut dire seulement que certaines façons de parler nous sont interdites. » Pourtant ce ne fut pas l'habileté de l'évêque, mais la souplesse infinie de M. de Falloux qui ramena au combat des soldats effarés. « Mais c'est absurde, disait-il en froissant dans un agacement trop visible une lettre de l'évêque d'Orléans, c'est absurde! Il y a vraiment des gens qui passent pour des hommes d'esprit et qui ne sont rien du tout quand on les voit de près. »

Dans les premiers moments, a écrit M. de Metz-Noblat, il a été difficile, à cause de l'émotion causée par l'acte pontifical, d'en mesurer avec certitude la portée... Le calme une fois rétabli à la surface au moins, il est devenu plus aisé de se rendre compte du véritable état de choses. Des voix ayant autorité dans l'Eglise ont parlé, et il semble avéré aujourd'hui que l'encyclique ne tranche dogmatiquement, pour ou contre personne, les points controversés. Elle a sur les matières restées douteuses une valeur de direction qui commande notre respect; mais elle ne place point hors de l'Eglise ceux qui conservent leurs convictions libérales. Cela étant, la question reste entière et on demeure libre de

Page 1