ATTITUDE DU POUVOIR
si méchamment traité par l'encyclique et pour qui l'organe du gouvernement n'avait que des tendresses. Etait-ce emportement oratoire, était-ce habileté et dessein formel de lier désormais la cause du libéralisme et celle de l'Empire, on ne saurait dire : en veine de confidences, le ministre révéla les efforts de Mgr Dupanloup durant son séjour à Rome, le peu de faveur qui avait accueilli ses représentations, et termina sa fougueuse mercuriale par un parallèle inattendu entre les deux systèmes qui ruinaient en France le sentiment religieux : le système révolutionnaire et le système ultramontain (1).
L'abbé de Solesmes entendit la menace; il ne se sentit pas déshonoré. Il ne lui déplaisait pas d'être signalé comme un des tenants dei'ultramontanisme. Un pouvoir qui trahissait la papauté ne pouvait regarder avec faveur les ordres religieux par vocation attachés à la papauté. Si le discours de M. Rouland n'avait auparavant livré sans ambages le dessein de limiter chez les religieux un développement menaçant pour la fortune publique, s'il n'avait appelé déjà l'attention des économistes sur l'extension des biens de mainmorte, le discours du sénateur Bonjean, premier président de la cour impériale, qui prit, la parole en second lieu, eût été un signe des temps nouveaux. Les hommes se répètent étrangement, et ceux qui feignent avoir peur de l'Eglise n'ont guère pris soin de varier leurs thèmes. Dans la société française actuelle, il y avait encore selon M. Bonjean une place pour les congrégations hospitalières, enseignantes et même, ajoutait-il un peu dédaigneusement, pour les congrégations purement contemplatives, quoique moins utiles.
Ne faut-il pas, disait-il avec un accent de miséricorde, des asiles pour tant de pauvres cœurs blessés qui demandent pour mourir un peu d'ombre et de silence?... Aussi, les trappistes et les chartreux, qui peut songer à les troubler? Us ne troublent personne. De même les bénédictins, surtout s'ils ont la noble ambition de marcher sur les traces de leurs savants devanciers (2).
Une fois de plus, le conseil était menaçant pour les bénédictins et ressemblait à une sommation; mais l'orateur du gouvernement avait réservé toutes ses sévérités pour les jésuites et renouvelait contre eux les imputations meurtrières du dix-huitième siècle. Cinq ans plus tard, le sénateur Bonjean dut remercier Dieu qu'un des fils de cette compagnie abhorrée lui donnât, avant de mourir avec lui, sa dernière absolution. Le premier président descendit de la tribune du Sénat, Mgr Darboy lui succéda. C'était son début; mais dès la première heure il donna toute sa mesure, ne fît aucune difficulté d'accepter les articles organiques et protesta même que, s'ils n'existaient pas, il faudrait les
(1) Séance du 11 mars 1865. (Le Monde, 13 mars 1865.)
(2) Le Moniteur universel, 16 mars 1865, p. 272.
inventer. Il déclara, à l'éloge des ordres religieux de son diocèse, qu'ils avaient spontanément reconnu l'illégalité de leur existence et renoncé entre ses mains à leur exemption. En un mot son discours donna au gouvernement de telles assurances que le vice-président du Sénat, inscrit pour lui répondre au besoin, déclara que toute satisfaction lui était donnée d'avance et qu'il renonçait à la parole (1). Le scandale causé par ce discours mérita que le souverain pontife réclamât auprès de la conscience de l'archevêque de Paris dans une lettre sévère qu'une indiscrétion livra au public et que nous n'avons pas à rappeler autrement.
Longtemps avant que les sociétés secrètes eussent révélé à tous leur néfaste perversité, Pie IX avait par le cardinal Pitra appelé l'attention de l'abbé de Solesmes sur les progrès de la franc-maçonnerie.
H paraît, disait le pape, qu'en France, même des archevêques ne savent pas combien de bulles ont condamné la secte abominable et de plus en plus dangereuse. Partout elle domine et tyrannise. On ne pourra bientôt plus être ministre à Turin, à Paris, à Lisbonne, à Madrid, sans être de la secte antichrétienne. Qu'au moins des évêques ne viennent pas nous dire qu'il n'y a là qu'une pure et innocente philanthropie, que les bulles n'ont pas passé les monts, qu'en France on les ignore, que rien n'est plus inoffensif que les francs-maçons et leurs signes... H serait urgent de prémunir les fidèles contre cet antichristianisme. Si l'abbé de Solesmes par lui ou par ses moines peut le faire hautement, intrépidement, comme il a coutume d'agir, il me fera plaisir (2).
Ces préoccupations du saint père se traduisirent dans son allocution consistoriale du 25 septembre 1865. En rapportant à dom Guéranger l'invitation du souverain pontife, le cardinal Pitra ajoutait :
J'avoue cependant que je préfère aux épisodes les plus opportuns tant de beaux travaux commencés qu'il serait urgent d'achever, et d'autres à commencer, surtout le Saint Benoît à poser en toute sa grandeur. Eœc oportuit facere, et Ma non omittere.
Le pape voyait mieux et de plus haut que le bon cardinal.
Je suis avec vous depuis quinze jours sans désemparer, poursuivait-il, car j'ai passé dix jours de retraite avec mes souvenirs et mes résolutions de la cellule de Solesmes. J'étais à vos pieds derechef, très ému de l'avoir été si peu dans le bon temps, très ému de telle et telle de vos paroles vraiment prophétiques que je voudrais relire ici un jour avec vous. Qu'au moins nous retrouvions tout cela au ciel. Ce sera le bon temps. Je n'y compte qu'avec l'appui de vos bonnes prières et de votre paternelle affection pour votre dévoué fils et ami (3).
(1) Le Moniteur universel, 16 mars 1865, p. 273.
(2) Lettre du cardinal Pitra à D. Guéranger, 29 août 1865.
(3) Ibid.