JOURS DE CALME
L'année 1865 fut paisible à Solesmes. Avant cette échéance de l'éternité à laquelle le cardinal ajournait la joie complète, Dieu voulut assurer une part de calme à une vie souvent traversée par l'épreuve. Dans l'abbaye mère les âmes étaient groupées dans la concorde, maintenues par l'autorité de l'abbé et par la douce et forte direction du prieur et maître des novices, dom Charles Couturier. Cependant la santé de dom Guéranger ne se relevait pas et ce n'était qu'au prix de mille ménagements et dans de rares loisirs que s'achevait le troisième volume du Temps pascal, si impatiemment attendu. La plume de du Lac voulut bien excuser auprès des lecteurs du Monde les retards qu'il imputa à la fatigue de l'auteur. Les forces n'étaient pas revenues encore, lorsque sonna l'heure de la soixantaine. Pourtant l'abbé de Solesmes suffit sans trop de peine à la longue fonction du 4 avril 1865. En ce jour anniversaire de sa naissance il consacra l'autel majeur dans le chœur nouveau de l'église abbatiale; les cérémonies de la semaine sainte purent dès lors se déployer à l'aise dans un cadre agrandi.
Avant de se rendre à Rome pour son premier voyage ad limina, Mgr Fillion, à plusieurs reprises, à Sablé, à Solesmes, à Chantenay, revit dom Guéranger : dans ces affectueuses rencontres, sans négliger les affaires du présent les deux serviteurs de Dieu nouaient ensemble les projets de l'avenir.
Cependant les moines de Beuron insistaient auprès du père abbé afin qu'il s'interdît toute fatigue;, la princesse Catherine et le prieur, dom Maur Wolter, l'invitaient ensemble à venir se reposer dans la vallée solitaire de Saint-Martin de Beuron. Malgré son affection pour la fondation nouvelle et les motifs affectueux qu'on fit valoir auprès de lui, dom Guéranger dut renoncer à ce voyage trop long pour être risqué sans péril. Dom Maur en témoignait son chagrin et, pour se consoler de n'avoir pu le recevoir à Saint-Martin, se proposait de venu- à Solesmes recueillir les conseils et encouragements de celui qu'il aimait à saluer comme son chef et son protecteur. A la dernière heure, il ne put réaliser son projet; ce fut dom Sauter qui vint passer quelques semaines à Solesmes avec un novice de Beuron, le frère Baiïmer.
Mais ce qui pour l'abbé de Solesmes marqua surtout cette époque et contribua à relever une santé que la souffrance avait minée plus que l'âge et les travaux, c'est qu'il vit se terminer définitivement, encore que par des solutions fort diverses, les épineuses affaires qui avaient ensanglanté sa vie et à Rome même, auprès de plusieurs, jeté le discrédit sur l'abbaye et la congrégation. Il est passé en proverbe que trois hommes qui crient font plus de bruit qu'une armée qui se tait; il est malheureusement avéré aussi que deux ou trois moines rebelles suffisent, au loin surtout, pour déconsidérer une abbaye édi-
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fiante. Al ma disce omnes est un axiome d'application fréquente. Les hommes pressés se dispensent volontiers de toute enquête suivie; les procédés rapides et sommaires plaisent à la paresse comme à la malignité publique; et, pour peu qu'à une première exception fâcheuse s'en joigne une seconde, puis une troisième, la conviction générale se forme et, clans l'esprit de ceux qui jugent de loin, une ombre obstinée plane sur une institution religieuse dont le nom n'a été prononcé qu'à l'occasion de certaines infidélités. Toutes ne furent pas retentissantes au même degré, et le lecteur comprendra que nous ne prononcions aucun nom, que nous ne donnions aucun détail au sujet d'équipées qui n'arrivèrent jamais jusqu'à la publicité. Laissons les héros de ces tristes drames bénéficier du silence; un seul parmi eux, et nous avons dû autrefois en parler assez longuement, a saisi la presse de ses venimeux plaidoyers. Il ne nous est même pas loisible de dire la patiente longanimité que déploya l'abbé de Solesmes pour ne broyer pas le roseau éclaté, ni les saintes habiletés auxquelles il recourut pour garder sa communauté contre de perverses influences et conserver quand même aux coupables, par la persévérance de ses égards et de ses bontés, la part de réputation qu'ils n'avaient pas perdue encore. Ces épisodes appartiennent à la vie intime des communautés et forment la douleur secrète, aiguë, incommunicable de ceux qui portent le fardeau des responsabilités. Ceux-là seuls qui ont connu ces épreuves savent leur mortelle amertume et ce qu'il y a de navrant à voir des âmes consacrées à Dieu fournir, étape par étape, sans que rien les puisse arrêter, le triste chemin qui mène à l'apostasie. Ceux-là aussi pourront mesurer ce qu'il fallut de courage et d'abandon à Dieu pour gravir ce calvaire; il dura vingt ans.
A l'heure où ce récit nous a fait parvenir, comme si Solesmes avait dû expier d'un seul coup l'honneur d'avoir travaillé pour l'Eglise romaine, les trois causes odieuses, après avoir ému quelquefois les tribunaux séculiers, étaient simultanément offertes au tribunal de la congrégation des évêques et réguliers. Dom Guéranger y était mal défendu. Le procureur de la congrégation du Mont-Cassin ne suivait qu'avec une attention distraite les affaires d'une famille bénédictine lointaine. La droiture un peu hautaine du cardinal Pitra demeurait impuissante devant des questions épineuses, compliquées, mêlées d'intrigues; d'ailleurs il avait été moine de Solesmes : son appréciation devenait fatalement suspecte, sa parole semblait se confondre avec celle de dom Guéranger. Tout paraissait désespéré; c'est précisément alors que Dieu intervint. Le nonce apostolique, Mgr Chigi, à Paris, et à Rome M. l'abbé Mermillod que la confiance de Pie IX venait de faire évêque d'Hébron et vicaire apostolique de Genève, puis bientôt Mgr Fillion, évêque du Mans, parvinrent à dénouer ou à briser ce nœud gordien. Aux dires du cardinal Pitra, Mgr du Mans