‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 109 sur 187 · VISITE DE M. DE ROSS · texte numérisé non relu

VISITE DE M. DE ROSS

ne cessa dès son arrivée à Rome d'y traiter moins les affaires de son diocèse que celles de l'abbaye (1). Entre ses mains fermes, dévouées, habiles, elles aboutirent à une solution, on ne saurait dire à une solution heureuse, — il est infiniment douloureux de voir les âmes s'éloigner de leur vocation:— mais enfin les droits des âmes fidèles groupées en communautés doivent finalement l'emporter sur le bien ou, pour parler plus exactement, sur l'obstination d'une âme rebelle; la main si admirablement paternelle pourtant de saint Benoît n'a pas hésité à écrire ces paroles terribles : Infidelis, si discedit, discedat, ne wna ovis morbida lotum gregem contaminet.

Lorsque Mgr Fillion fut sur le point de quitter Rome pour rentrer au Mans, le cœur du cardinal Pitra fut en butte à la même tentation qui l'avait ébranlé déjà l'année précédente.

Que ne puis-je accompagner jusqu'à Solesmes le bon évêque du Mans pour continuer auprès de vous les entretiens où nous avons si souvent et si longuement parlé de vous presque seul! Pendant qu'il vous dirait en témoin fidèle et irrécusable tout ce qu'il a trouvé ici de vénération et d'affection pour vous a summo us que deorsum, je me réserverais de vous dire à mon tour, autant que je le pourrais, le tendre et infatigable dévouement de cet excellent prélat pour notre chère abbaye et toutes les affaires de la congrégation (2).

A la reconnaissance que méritent de tels bienfaits, les enfants de Solesmes n'oublieront jamais qu'ils doivent associer le nom de Mgr Mermillod, si cher à l'Eglise à tant de titres.

Dans le calme que lui ménageait Faction providentielle, l'abbaye se recrutait doucement, avec quelque lenteur, mais néanmoins d'un mouvement continu. Dieu ne voulait pas pour elle la bénédiction du nombre, ni l'éclatante prospérité, ni l'influence étendue; il lui mesurait les forces nécessaires à la vie et lui amenait les âmes dévouées dont le travail humble et soutenu devait affranchir enfin l'abbaye de sa détresse. Mais l'heure de cette délivrance n'était point venue encore; elle ne sonnerait qu'après la mort de dom Guéranger. Il était résolu que la gêne l'accompagnerait jusqu'à son heure dernière. La santé lui revenait peu à peu. Selon la promesse qu'il en avait donnée à M. de Rossi, il prépara son étude sur la Roma sotterranea. Un grand ouvrage in-folio, en italien, sur des matières d'archéologie, ne pouvait tenter le public français qu'à la condition de lui être d'abord présenté en raccourci.

Sur ces entrefaites, une nouvelle fit tressaillir de joie le cœur de l'abbé. M. de Rossi lui-même s'annonçait en France. Malheureusement la santé de dom Guéranger était mauvaise et il se trouvait réduit à plaider auprès de son ami pour qu'on lui épargnât un déplacement trop pénible.

(1) Lettres à D. Guéranger, 1er et 24 avril 18G5.

(2) Lettre du 26 avril 1865.

Vous comprenez, écrivait-il le 26 juin, que ma santé a été la seule cause qui a retardé les articles sur la Roma sotterranea. Depuis Noël, tout travail m'est devenu impossible et m'a été interdit par le médecin. Le régime que je suis arrive à me rendre un peu de force, et j'ai l'espoir d'acquitter enfin ma promesse envers vous. Je n'en doute pas, si vous venez à Solesmes.

Venir à Solesmes était chose facile maintenant : le chemin de fer de Paris à Angers était ouvert; le trajet du Mans à Sablé se faisait en une heure. Cette fois du moins, la réunion aurait lieu non à Paris, ni même au Mans, dans la banalité d'une chambre d'hôtel, mais à Solesmes, tout près de l'abbaye, durant plusieurs jours, dans une maison qui serait toute à la disposition de M. et de Mme de Rossi. Les pèlerins arrivèrent deux jours après l'Assomption et furent accueillis dans la demeure modeste où avaient habité, deux ans auparavant, M. et Mme de Freycinet. Ils y demeurèrent trois jours. Les questions et les réponses ne tarirent pas sur Rome, sur les catacombes, sur le cardinal Pitra. De Mulhouse et avant d'entrer en Allemagne, de Rossi écrivait :

Je ne puis quitter le sol de la France sans vous dire adieu. Oh! que j'ai été touché de votre accueil si paternel à Solesmes! Vous avez pour moi le cœur d'un père, d'un frère, je dirai même d'une mère. Merci mille fois de tant d'affection (1)!

Je me réjouis, disait de son côté le cardinal Pitra, du contentement que vous éprouverez à la vue du cher chevalier, à la condition que la joie n'aille pas jusqu'à la crise dont j'ai gardé un alarmant souvenir (2).

Il n'y eut nulle crise et la joie ne fit que du bien. Pourtant le travail n'était possible que dans une mesure discrète : M. de Rossi attendit jusqu'à la fin de l'année l'article sur la Roma sotterranea. Le lendemain même du départ de M. de Rossi, arrivait une lettre de M. Henri Lasserre :

Mon révérendissime et bien-aimé père, mille et mille remerciements de vouloir bien accueillir mon cher Edouard Drumont dans cette chrétienne oasis que vous avez, avec la grâce de Dieu, fondée sur les bords de la Sarthe.

En donnant sur le jeune journaliste quelques détails intimes qui devaient incliner dom Guéranger vers l'âme qui venait à lui, Henri Lasserre s'excusait de ne l'accompagner pas. L'année qu'il venait de fournir avait été rude pour lui; il expiait sous l'épreuve l'honneur d'avoir été l'historien de Lourdes; mais, au milieu de ses confidences attristées, sa pensée revenait invinciblement au prodigue qu'il confiait à la charité de Solesmes.

(1) Lettre du 29 août 1865.

(2; Lettre du 15 juillet 1865.

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