‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 110 sur 187 · EDOUARD DRUMONT · texte numérisé non relu

EDOUARD DRUMONT

Je lui ai conseillé de faire quelques études sur les honnêtes gens du dixseptième siècle. Edouard Drumont n'est pas encore au point où il pourrait écrire la vie d'un saint, et cette moyenne proportionnelle m'a paru bonne pour son âme en même temps que pour son intelligence. Il a beaucoup d'esprit, un très grand charme, un vrai talent d'écrivain, un grand sentiment de la forme, un sens littéraire très délicat. Si on parvenait à en faire un chrétien, et c'est très possible, il deviendrait un homme remarquable et pourrait faire beaucoup de bien.

Pressentant que la santé de dom Guéranger lui serait un obstacle, Henri Lasserre demandait que dom Couturier voulût bien prendre sur lui la tâche de cette direction intellectuelle.

On s'excuse souvent, poursuivait Henri Lasserre, de la brièveté de la lettre qu'on écrit; j'ai à m'excuser de la longueur de la mienne. C'est, mon révérend et bien cher père, outre ma joie de m'entretenir avec vous, qu'il faut que cet enfant devienne chrétien et chrétien solide. H le faut, il le faut, il le faut. Et si, pour obtenir ce résultat, il faut à Dieu le sacrifice d'une existence humaine, dites-lui de prendre la mienne et qu'il m'accorde le salut de cette âme (1).

Edouard Drumont nous pardonnera d'avoir retracé ces lignes. Elles sont d'un tel accent et Dieu y a si bien répondu que nous ne les pouvions taire. Je ne sais si Solesmes produisit sur l'heure le fruit que Lasserre implorait si ardemment; je sais seulement que le jeune journaliste y recueillit des impressions dont il a témoigné à Solesmes sa reconnaissance.

Combien se doutent à Paris, écrivait-il quelques années après son passage à l'abbaye, qu'il existe encore des moines suivant une règle qui date du sixième siècle et trouvant au même degré que jadis cette paix profonde dans l'amour de Dieu, que notre époque ne connaît plus? Curieux de ce inonde inconnu qui s'abrite à l'ombre des cloîtres, voulez-vous me suivre et partir à la recherche de ces débris du moyen âge?... C'est Solesmes, un vieux monastère d'autrefois, dont les hôtes sont revenus plus pauvres qu'aux premiers jours et aussi pieux, aussi savants que jamais... Plus d'un parmi ceux qui écrivent encore en ce temps où on ne fait plus guère qu'écrivasser, plus d'un parmi ceux dont les ouvrages ont encore le privilège de laisser après eux une impression morale, une pensée féconde, sont venus méditer h l'ombre de ces cloîtres. Plus d'une idée grande y a germé, plus d'une vérité à peine entrevue s'est révélée au milieu de cet apaisement dans sa lucidité sereine. Louis Veuillot aime à venir saluer les pères de Solesmes et il a consacré à l'abbaye un des passages les plus attachants de Çà et là. M. de Montalembert est resté huit mois entiers à Solesmes. C'est là qu'il a composé la vie de sainte Elisabeth de Hongrie et jeté les fondements de son histoire des moines d'occident.

Je ne sais au reste rien de plus fortifiant et de meilleur que quelques jours

(1) Lettre du 25 avril 1865.

passés dans cette atmosphère. L'esprit, rafraîchi et transformé par ce milieu à part, s'élargit et s'habitue à respirer sur les sommets. Le sens des choses s'agrandit et l'on voit de plus près et de plus haut à la fois les hommes et les événements, le passé et le présent. L'avenir que l'on sait plus certainement aux mains de Dieu, n'a plus son incertitude...

La vue de ces moines, qui vivent comme au moyen âge et qui semblent quelques débris des choses d'autrefois immobiles et connue momifiés, que la tourmente a respectés et que le temps a oubliés, produit au premier abord un sentiment de stupéfaction. Puis l'admiration succède... En quittant l'abbaye, c'est presque un sentiment d'envie que l'on éprouve. Us sont si heureux et même si gais, ces moines qu'on nous dépeint d'ordinaire si sombres! Ils sont si satisfaits dans leur pauvreté qui n'est que trop réelle! Et la nature qu'on ne paye pas leur a taillé un si beau site (1)!

L'abbaye qui l'abrita pendant quelques jours est demeurée chère à Edouard Drumont. A toutes les heures d'anxiété qu'elle a connues plus que nulle autre, sa vaillante parole est intervenue pour elle et a été entendue.

Solesmes tranquille, Ligugé guidé par la main de dom Bastide, une large part de la sollicitude de dom Guéranger était réclamée maintenant par la fondation de Sainte-Madeleine de Marseille. Les débuts furent pénibles, faute d'une main assez douce et assez ferme qui les guidât sûrement. Il n'est sans doute aucune institution au monde qui s'accommode aisément de n'être pas gouvernée; peut-être néanmoins cet effacement de l'autorité est-il plus préjudiciable à une maison monastique, petite société fermée, sans distractions, sans diversions, sans fenêtres sur le dehors, où la stabilité religieuse et la sobriété voulue de la règle imposent à l'abbé un plus constant devoir d'attention, de discrétion et de vigilance. C'est dans la famille bénédictine surtout que toute la vie vient de la tête. L'abbé est d'office le bien de tous; sa fonction est beaucoup moins d'être le chef que d'être le sénateur des siens : prodesse magis quam prœesse. A deux reprises, dans sa règle, saint Benoît a voulu définir les vertus que doit réunir le père de la famille monastique, comme pour nous apprendre ce que l'expérience nous montre chaque jour, que les monastères grandissent et déchoient avec les vertus de ceux qui y sont les gardiens de la doctrine, de la discipline et de la charité. Nous n'oserions assurer, lorsqu'il fut question d'un supérieur pour la maison nouvelle, que le cœur de l'abbé de Solesmes ne se trouva pas incliné vers un religieux qui avait précédemment déjà fait l'essai de la supériorité, doué d'ailleurs de vraies qualités de cœur et d'intelligence, de caractère seulement un peu faible; mais de longues années de vie monastique lui avaient apporté, on l'espérait du moins, une maturité suffisante. La

(1) L'Année illustrée, 12 mars 1868. p. 204 et soiv.

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