‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 12 sur 187 · ROME ET LE GALLICANISME · texte numérisé non relu

ROME ET LE GALLICANISME

L'Index gallican n'osa noter le livre dn Dr Philipps; par contre le Mm de Lequeux fut le 27 septembre condamné par Home (1). La stupeur fut grande. Un instant même on songea à faire revivre l'ancien adage en vertu duquel les sentences de l'Index n'obligeaient pas en France; puis on se borna à remarquer que le décret qui condamnait le livre ne portant aucune désignation spéciale d'erreurs, il n'était rien par conséquent qu'on dût formellement désavouer. Mais les temps avaient marché; de tels subterfuges n'étaient plus de mise. L'abbé de Solesmes avait prévu cette issue : « Opposez-vous à Lequeux, écrivait-il à l'évêque de Poitiers : il sera censuré un jour ou l'autre. Ne souffrez pas qu'on enseigne chez vous même un seul jour un livre hétérodoxe (2). » L'élan était donné; et si le gallicanisme n'avait pas désarmé encore, mille indices avertissaient les catholiques attentifs que Rome n'abandonnerait plus son dessein de resserrer les liens de l'unité ecclésiastique et de proscrire de l'enseignement des clercs tout vestige des opinions gallicanes en théologie, en histoire, en droit canonique. Déjà en 1850 sur l'ordre du souverain pontife, la congrégation de l'Index avait écrit à l'évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montais, pour ramener à une saine mesure les éloges décernés par lui à l'église gallicane.

La sacrée congrégation juge répréhensibles comme excessives et trop générales les louanges que vous donnez, monseigneur, à l'église gallicane... Quand une église particulière résiste aux bons procédés, aux avertissements et aux volontés connues de l'Eglise mère et maîtresse et semble ne lui laisser d'autre moyen que l'anathème pour la détacher d'une opinion réprouvée : ni cette opinion, ni cette église ne peuvent être glorifiées qu'avec reserve et restriction (3).

Pie IX voulut aller plus loin et encourager les ouvriers de cette pacifique révolution. Le cardinal Fornari avait, au cours de sa glorieuse nonciature, noué avec l'abbaye de Solesmes de trop étroites relations pour l'oublier après son départ de Paris. H initia Pie IX aux dures épreuves qu'avait traversées l'abbaye : la réponse du souverain pontife fut donnée à l'insu de tous les membres de la cour pontificale sous forme d'un bref au cardinal Gousset (4). Non content de rappeler les gloires anciennes de l'ordre de Saint-Benoît, martyrs, docteurs, pontifes et papes. Pie IX, en félicitant l'archevêque de Reims de son attachement pour Solesmes, témoignait de sa particulière bienveillance pour l'abbaye bénédictine, louait hautement ses travaux et appelait sur elle la faveur de tous les

(1) L'Univers, 11 octobre 1851.

(2) Lettre du 25 août 1851.

(3) Puyol, Edmond Richer, Etude historique et critique sur la rénovation du gallicanisme au commencement du dix-septième siècle, t. I (1876), introduction, § 1, p. x-xi.

(4) Bref Cum sacra S. Benedicti familia, 31 juillet 1851.

évêques de France. Dom Guéranger aurait voulu ne donner qu'une pu blicité discrète à cet acte pontifical et n'ébruiter pas l'approbation reçue; mais enfin il n'était pas le maître d'un bref adressé à l'archevêque de Reims, et c'était au cardinal qu'il appartenait de trouver un mode de publication qui fût tout à la fois discret et suffisant, calculé pour honorer Solesmes et ne l'exposer pas à des récriminations trop faciles à prévoir. Le cardinal archevêque de Reims s'arrêta à ce moyen terme : livrer d'abord la pensée pontificale au synode diocésain qui devait se réunir dans quelques jours, puis adresser à tout son clergé une lettre pastorale avec la traduction du bref. Dom Pitra avait reçu la confidence de tout le projet.

Il nous sera permis, écrivait-il ensuite dans VAmi de la religion du 7 octobre 1851, d'exprimer un humble remerciement pour les généreuses et indulgentes paroles que Son Eminence a daigné en cette occasion adresser à ses prêtres. Les encouragements que sa bienveillance a fait descendre jusqu'à nous du siège apostolique ne pouvaient nous parvenir par un organe plus cher et plus vénéré, et l'éminentissime cardinal de Saint-Calixte, qui a choisi ce titre pour avoir un lien de plus avec l'ordre de Saint-Benoît, ne pouvait exprimer plus solennellement ses sympathies qu'en cette assemblée synodale, ni dans un lieu plus convenable que la patrie de dom Mabillon et de dom Ruinart (1).

Quelques années plus tard, celui qui parlait ainsi devait à son tour être honoré de la pourpre et illustrer ce même titre de Saint-Calixte qu'il saluait chez l'archevêque de Reims.

La lettre pastorale de Mgr Gousset (2) par sa gravité et sa bienveillance était vraiment digne de l'acte pontifical dont elle portait la promulgation. On y sentait à chaque ligne l'amitié reconnaissante créée au cœur du prince de l'Eglise par l'unité des mêmes vues et le souvenir des luttes communes. Les événements d'ailleurs, il faut le dire, s'inclinèrent bientôt devant la scrupuleuse discrétion de l'abbé de Solesmes; le silence se fit autour de la parole de Pie IX. Seul, l'évêque de Poitiers lui faisait écho en pressant activement les négociations relatives à l'acquisition de Ligugé : « Priez chaque jour saint Hilaire et saint Martin, écrivait-il, et dites à saint Benoît de se joindre à eux pour hâter le dénouement de cette si importante affaire qui ne me laisse pas dormir (3). » Il appelait dom Guéranger auprès de lui afin de s'entendre oralement au sujet de la fondation monastique tant rêvée. De son côté le cardinal Fornari s'appliquait à lui persuader que l'heure était venue d'accomplir enfin ce voyage de Rome depuis si longtemps promis, préparé et toujours retardé. L'abbé de Saint-Paul, dom Mariano Falcinelli, réclamait ses

(1) N° 5276, t. CLIV, p. 46.

(2) 10 septembre 1851.

(3) Lettre du 23 octobre 1851.

Page 1