‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 111 sur 187 · PROJETS LITTÉRAIRES DU CARDINAL · texte numérisé non relu

PROJETS LITTÉRAIRES DU CARDINAL

fondation était résolue, les auspices étaient pour elle, l'impatience était vive, dom Guéranger ne pouvait réclamer un nouveau délai sans paraître se dérober. Malgré la part de crainte qui se mêlait encore à ses espérances, il envoya à la maison nouvelle celui qu'il crut le plus apte. D'autres raconteront, s'ils le veulent, l'histoire du prieuré — aujourd'hui abbaye — de Sainte-Madeleine, depuis ses premiers jours; nous n'avons nous, à parler de cette deuxième fille de Solesmes que dans la mesure où retentirent dans la vie de dom Guéranger les événements qui en ont marqué la naissance et les premiers progrès.

La faiblesse de sa santé, le souci de la fondation nouvelle, la diminution du nombre des travailleurs, toutes ces causes et d'autres détournèrent l'abbé de Solesmes d'un travail nouveau offert par le cardinal Pitra. A peu près à la même heure, l'abbé Migne et M. Palmé conçurent isolément le projet de rééditer les conciles. M. Palmé annonça le premier son édition et sollicita le cardinal d'en accepter le patronage. Devancé, l'abbé Migne consentit à remettre à M. Palmé les notes déjà recueillies, les livres acquis pour l'édition et deux cents souscriptions. L'édition projetée devait former une soixantaine de volumes in-folio; car la pensée du cardinal Pitra était non pas seulement de reprendre les conciles dans l'édition inachevée d'ailleurs et souvent fautive de Mansi, mais encore de donner place aux lettres des papes que Mansi n'a publiées dans sa collection que jusqu'à Innocent III. Dom Coustant, Thiel, les bullaires généraux et particuliers, tous les regesta de Jaffé eussent été répartis dans les intervalles des conciles. L'édition eût formé une encyclopédie de tous les monuments de l'histoire ecclésiastique. Recueils canoniques, actes des synodes et des chapitres généraux, anciens pénitentiaux, règles religieuses eussent aussi reçu l'hospitalité dans cette collection immense. L'esprit du cardinal et sa prodigieuse puissance de travail se complaisaient dans ces perspectives grandioses (1); et comme si c'eût été trop peu d'un projet déjà démesuré, il racontait à dom Guéranger la bonne aubaine qui venait de lui survenir.

Je rendais il y a quelques jours une première visite au R. P. Theiner, après sa longue et périlleuse maladie. Il en fut si ravi qu'il m'en remercia en m'envoyant presque tous ses in-folio. J'allais aujourd'hui le remercier; et au lieu d'accepter mes remerciements il m'a placé en présence d'un char trier complet et fort riche : quatre mille pièces, m'a-t-il dit, et provenant toutes de notre célèbre abbaye de Pompose. J'ouvris les premières qui me tombaient sous la main : des bulles, des diplômes originaux du neuvième au douzième siècle. L'ensemble est du onzième et touche à toute l'histoire de la Haute-Italie, à loin le domaine de la comtesse Mathilde. Muratori a cherché partout ce dépôt qui aurait été soustrait à tous les regards pour couper court aux prétentions (loti) Lettre du cardinal Pitra à D. Guéranger, ."> février 1865.

niaiiiales de la maison d'Esté et de la cour impériale. Pompose, Farfa et Subiaco étaient les trois abbayes que les empereurs tenaient le plus à garder en leur mouvance. Comment tout cela est-il arrivé au cabinet du P. Theiner? Je n'ai guère pu le questionner ni m'en rendre compte. H m'a dit seulement qu'il avait payé le tout quelques centaines d'écus et constamment refusé de le céder aux riches amateurs étrangers qui lui ont fait des offres. Son ambition serait de rendre le tout à l'ordre de Saint-Benoît, et c'est l'abbaye de Solesmes qu'il choisirait de préférence (1).

L'abbaye de Solesmes n'a jamais vu le chartrier de Pompose; et cette collection des conciles, à laquelle le cardinal songeait depuis vingt ans et qui aurait paru à l'imprimerie de la Propagande, ne fut pas réalisée. On avait pourtant distribué l'œuvre entière : les jésuites eussent recueilli l'héritage des Labbe, Cossart, Harduin, et donné les conciles; les bénédictins eussent continué l'œuvre de dom Constant et fourni les lettres des papes; dom Pitra avait préparé une édition nouvelle des Constitutions apostoliques qui eût trouvé place dans le premier volume de la grande collection; le Liber Pontificalis eût été confié au chevalier de Rossi (2). Tout semblait assuré; malheureusement on ne put s'entendre et le projet fut abandonné. En s'y prêtant, dom Guéranger avait conscience du lourd fardeau qu'il eût imposé aux siens : il s'en fallait de beaucoup que sa communauté amoindrie de tout ce qu'il avait donné à Ligugé, de tout ce qu'il se proposait de donner à Marseille, demeurât capable de suffire aux exigences d'une telle publication.

Lorsqu'ils rencontrent réunis dans un monastère une quarantaine, voire une soixantaine de religieux de chœur, les gens de l'extérieur, trop souvent disposés à ne voir chez un moine qu'un être studieux toujours courbé sur ses livres, se disent entre eux : « Quel admirable personnel pour un travail soutenu! » Et parfois le sérieux et l'étendue des œuvres monastiques semblent justifier leur appréciation. De fait, il faut en rabattre beaucoup. Sur le nombre même considérable des habitants d'une abbaye, il faut faire la part de ceux qui sont dans la période de leur formation monastique et qu'il serait prématuré et périlleux d'appliquer à des recherches d'érudition, puis de ceux qui fournissent le long stade des études préparatoires de philosophie, de théologie, d'histoire et de liturgie; il faut prélever ensuite la part de ceux qui sont voués à la formation et à l'enseignement des premiers, de ceux qui appartiennent aux offices intérieurs de cette petite société qui s'appelle le monastère, — société réduite si l'on veut mais qui ne s'administre pourtant pas sans des charges variées dont les titulaires gardent peu de temps pour l'étude; — enfin, lorsqu'on a encore éliminé ceux que l'âge, ou

(1) Lettre du 21 février 1865.

(2) Cardinal Pitra à D. Guéranger, 29 septembre 1865.

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