‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 112 sur 187 · LA CAPPA MAGNA · texte numérisé non relu

LA CAPPA MAGNA

l'infirmité, ou l'inaptitude écartent fatalement de toute œuvre suivie et de longue haleine, cette sélection faite, il reste quelques travailleurs, rari nantes, à qui l'obscur dévouement de leurs frères ménage le loisir de se faire un nom à côté des savants laïques. On le voit, le plus clair de la force du système se dépense à l'intérieur du système, dans la prière et la sanctification des âmes; la production littéraire vient à son rang, — ce n'est pas le premier; — et seul le très petit nombre des religieux s'y trouvera employé. Elles demeurent d'ailleurs toujours à l'état d'exception, les trempes de ces grands laborieux qui suffisent à tout, tuent profit de tout, n'oublient rien, sont à l'aise au milieu des problèmes les plus compliqués de l'érudition, de la liturgie et de l'histoire et restituent comme en se jouant toute la trame du passé qu'ils font revivre. Nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer, le cardinal Pitra était si riche de ses dons qu'il les supposait autour de lui : l'expérience de trente années avait appris à dom Guéranger l'art de mesurer plus exactement ce que l'on peut demander à la bonne volonté et aux facultés moyennes de l'ensemble. Le séjour à Rome de l'évêque du Mans eut un résultat auquel l'abbé de Solesmes n'avait pas songé, mais qui réjouit fort la famille monastique. Le cardinal Pitra, qui était de moitié dans les desseins affectueux de Mgr Fillion, écrivait à la fin de 1865 :

Très révérend et bien cher père abbé, je suis heureux de pouvoir rompre un silence trop prolongé par une bonne nouvelle datée de l'Immaculée Conception et tout à fait inattendue. A une dernière audience que m'accorda le très saint père, au jour où la fête de saint Odon se célébrait à Saint-Paul, provoqué par les amabilités de Sa Sainteté à votre égard, je me décidai à présenter sans vous en avoir prévenu une supplique depuis longtemps concertée avec Mgr du Mans, pour obtenir au cher abbé de Solesmes et à ses successeurs le privilège de la cappa magna, à l'instar des abbés du Mont-Cassin, de Saint-Paul et du président de la congrégation eassinese. Il n'y eut pas un moment d'hésitation, et je rapportai la supplique signée pour la remettre à Mgr Bartolini qui de son côté a pris immédiatement les ordres de Sa Sainteté pour l'expédition, dans son audience d'hier soir... Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir aller moi-même vous présenter le décret.

Voici maintenant une autre conspiration dont je dois vous parler sans détour. Là encore le très saint père intervient de la façon la plus gracieuse. Avant, pendant et après la concession précédente, il me demanda si instamment des nouvelles de votre santé que j'ai dû lui dire tout ce que j'en savais. Je n'ai pu lui dissimuler que l'hiver nous reporte à toutes les anxiétés de l'an passé, qu'un médecin m'en a écrit pour proposer un voyage en pays moins humide et plus chaud que la Sarthe; que si, pour faciliter l'exécution de cette mesure, un ordre paternel, un appel amical devait descendre du Vatican, j'oserais le solliciter. Toutes mes paroles furent honorées d'un complet assentiment; et jusqu'au moment où, la porte déjà ouverte, j'allais me retirer, le très saint père m'a répété : « Donc, c'est entendu, nous reverrons le cher abbé, e fra j>oco. »

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Et le plaidoyer continuait : ainsi l'affaire du propre du missel arriverait à bon terme sans écritures nouvelles; le travail sur l'hymnographie byzantine pourrait être revu par le père abbé avant que le cardinal le livrât à l'impression.

Je soumets le tout à votre tendre affection pour la Kome de saint Pierre, à votre vénération reconnaissante pour le très saint père, et enfin à l'inaltérable et paternelle amitié dont vous avez bien voulu honorer et consoler, depuis vingt-cinq ans passés, le plus dévoué de vos fils et serviteurs (1).

L'invitation était charmante, mais l'abbé de Solesmes se récusait à raison de sa pauvre santé.

J'ai dû longtemps cesser toute écriture, toute composition, toute correspondance. Souvent au moment où je me croyais hors d'affaire, une rechute venait m'avertir que je m'étais trompé. C'est ainsi que je me trouvai très passablement lors du séjour du chevalier à Solesmes et que peu de jours après je retombai dans l'impuissance. Je termine aujourd'hui seulement mon premier article sur la Roma sotterranea (2).

La cappa magna fut apportée à Solesmes par le E. P. dom Jérôme Vaughan. Cet insigne épiscopal dont la concession s'est étendue depuis était à l'époque une distinction très rare. Elle n'appartenait dans l'ordre bénédictin qu'à l'abbé du Mont-Cassin, successeur de saint Benoît et prélat nallius, et à l'abbé de Saint-Paul dont la basilique est papale. Ce qui aux yeux de dom Guéranger en doublait le prix, c'est qu'elle avait été sollicitée par l'évêque du Mans. En vérité, on était bien loin des temps de Mgr Bouvier et des premiers conflits au sujet des pontificalia.

Je ne sais vraiment, Eminence révérendissime, comment vous remercier de la joie que vous m'avez causée en obtenant du saint père pour mon humble personne la distinction dont l'insigne m'a été remis par le P. Vaughan. Je n'avais jamais songé à chose pareille, encore moins l'aurais-je désirée; mais vous ne sauriez vous faire l'idée de la jubilation que cet événement a causée dans toute la congrégation et chez nos amis. L'évêque du Mans en particulier en est ravi et m'en a témoigné son contentement avec une effusion touchante. Pour tous, c'est une marque de la sympathie de Kome envers moi; et, n'ayant jamais été gâté, la chose m'est d'autant plus sensible.

C'était de Marseille, où il s'était rendu pour veiller aux besoins de la fondation nouvelle, que l'abbé de Solesmes écrivait ces lignes. H avait donc diminué de moitié la distance qui le séparait de Kome; mais il devait s'excuser de n'aller pas plus loin.

(1) Lettre du 8 décembre 1865.

(2) Lettre du 21 décembre 1865.

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