‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 113 sur 187 · INSTANCES DU CARDINAL · texte numérisé non relu

INSTANCES DU CARDINAL

Vous êtes étonné sans doute, chère Eminence, de me savoir si près de vous. Je suis arrivé ici le 15 janvier et j'en repars le 28. C'est un essai que j'ai voulu faire. On m'a forcé de prendre un compagnon et j'en ai été très heureux. Bien que j'aie fait la route à petites journées, m'arrêtant à Poitiers et Ligugé, à Bordeaux, à Toulouse, à Albi, il m'a fallu m'arrêter deux jours à Narbonne, atteint d'une crise qui a rappelé mes plus mauvais jours. Je vais m'en retourner à petites journées, content de mon essai. Mais je serais incapable de passer la mer ou de m'aventurer sur les chemins de fer d'Italie. Ce n'est pas avant trois ans d'ici que je puis songer à revoir la ville sainte. Je n'ai pas le droit de me plaindre, puisque Dieu a daigné me rappeler comme Ezéchias des portes du tombeau. Ma tête est bonne et j'en profite ici pour rédiger un second article sur le livre de l'ami de Kossi. J'embrasse votre Eminence avec la plus respectueuse affection (1).

Le cardinal ne pouvait renoncer pourtant à un projet béni et autorisé par Pie IX. La conclusion de toutes ses lettres était : « Venez à Kome dès que les médecins le permettront. » L'abbé de Solesmes s'y fût trouvé avec l'évêque de Poitiers, l'évêque de Tulle et l'évêque de Moulins. « Tout à notre aise, disait le cardinal, nous reprendrions le programme de questions à peine ébauché durant les vingt jours de Marseille (2). » Peut-être y aurait-il en 1867 une nouvelle convocation des évêques. Des questions concernant les réguliers y seraient agitées sans doute. Le centenaire des apôtres s'écoulerait-il sans que dom Guéranger voulût revoir la ville consacrée par leur martyre? Et si, après le dogme de l'Immaculée Conception, l'Eglise pouvait espérer la proclamation de l'infaillibilité pontificale ou la censure formelle du gallicanisme, un travail de l'abbé de Solesmes n'aurait-il point encore l'influence décisive du Parère sur l'Immaculée Conception? Le cardinal ne redevenait timide qu'à la pensée de retarder encore cette Vie de saint Benoît qu'il mettait au-dessus de tout, même d'un voyage à Rome (3).

En dépit des déplacements et de la faiblesse, l'abbé de Solesmes écrivait les articles promis sur la Roma sotterranea. Le premier parut le 28 décembre 1865. Rien n'est plus éloigné de la banalité ordinaire du compte rendu que la série des études consacrées à l'œuvre de M. de Rossi. Elles mériteraient aujourd'hui encore d'être recueillies et formeraient à elles seules les éléments d'une initiation archéologique, les vrais préliminaires de la science des catacombes. Les glorieuses publications du chevalier de Rossi avaient, selon dom Guéranger, provoqué pour l'histoire des premiers siècles de l'Eglise une révolution comparable à celle accomplie au cours du dix-huitième siècle par la Diplomatique de Mabillon. H s'agissait non plus de déchiffrer des chartes, des diplômes,

(1) Lettre du 20 janvier 1866.

/2) Lettre du 24 janvier 1866.

••- (3) nid,

des documents écrits, ni de déterminer à l'aide des lois critiques l'origine, la date, l'authenticité de ces vieux parchemins qui forment la base assurée de l'histoire; l'archéologue romain remontait plus haut, jusqu'aux origines de l'Eglise; et, dans les débris si rares que l'âge chrétien primitif nous a légués, marbres brisés, inscriptions, peintures à demi effacées, il restituait à l'histoire la vie des premiers chrétiens sous l'empire romain persécuteur.

Les catacombes étaient tombées dans un profond oubli depuis le dixième siècle. Seuls de rares visiteurs avaient bravé la terreur qu'inspiraient les cryptes abandonnées. Un coup de pioche heureux, donné le 31 mai 1578, trois ans après la naissance de Bosio, avait révélé auprès de la voie Salaria une galerie souterraine toute peuplée de tombeaux; la curiosité d'abord, puis la piété avaient appris de nouveau l'existence de la Rome souterraine; la science avait recommencé à l'explorer. Pourtant l'histoire des catacombes, la date de chacune, le dessin de ce vaste réseau tissé sous terre autour de Rome, tout cela demeurait inconnu. Les documents réels et les débris n'avaient pas de dates, ni de lien entre eux, ni de rapport à l'histoire : ils n'étaient que les restes mutilés d'un passé évanoui où quelques symboles demeurés visibles encore servaient accidentellement et moyennant des commentaires à attester les croyances antiques, les croyances éternelles des chrétiens. Il était réservé au chevalier de Rossi cette gloire impérissable de classer chronologiquement ces débris, de dater les catacombes, d'y retrouver l'histoire et la croyance des premiers chrétiens et de renouveler tout à la fois dans l'Eglise l'histoire dont il révélait les titres, et la théologie à qui il ouvrait de nouvelles voies. Désormais en effet, — et peut-être l'école y a-t-elle trop peu songé, — à côté de la théologie scolastique s'appuyant de préférence sur l'harmonie intellectuelle et l'unité systématique des croyances, la théologie positive, appliquée à recueillir les textes et les affirmations traditionnelles, trouverait dans ces monuments, interprétés par des règles sûres, l'irrécusable témoignage de l'antique foi.

Sans doute on ne pouvait rien ajouter à l'information si large de M. de Rossi; mais ce fut pour le savant romain une rare fortune d'avoir trouvé, afin d'offrir au public français deux grands in-folio, l'un en latin, l'autre en italien, non pas seulement une plume amie mais une intelligence depuis longtemps familiarisée avec les problèmes de la science nouvelle. Que de fois à Rome même ou par lettres, l'auteur des Origines de V Eglise romaine, l'historien de sainte Cécile avait discuté, contesté avec son ami! que de fois aussi il avait reconnu la sûreté de son information et la probité scientifique qui le faisait vérifier jusqu'au scrupule le bien fondé de ses géniales intuitions! Aussi nul n'était-il plus apte que lui à parler des catacombes; il le fit de manière à ravir de Rossi. A en juger par le thème des premiers articles, il put sembler un instant que l'enquête

rROISIEME VOLUME DU ■ TEMPS PASCAL » 300

prendrait L'étendue de celle qu'il avait instituée autrefois sur le livre du prince de Broglie ou sur Marie d'Agréda. « Je vous remercie de toute mon âme, lui écrivait de Rossi, pour les articles que vous consacrez à ma Roma sotterranea. Vous êtes en train d'en faire une vingtaine; tant mieux. H n'existe pas en Europe un juge plus compétent et plus bienveillant que vous, mon très cher père et ami (1). » De fait dom Guéranger se borna à trois articles; le dernier parut dans le numéro du 1er mai 1866 (2) et s'arrêta dans l'histoire des catacombes au grand nom de Bosio. Le cardinal Pitra joignait ses applaudissements à ceux du chevalier de Rossi et se félicitait que l'abbé deSolesmes fût revenu à meilleure santé. Dom Guéranger mettait alors la dernière main au troisième volume du Temps pascal, qui ne parut qu'un peu tard vers le 25 mai; les lecteurs purent du moins s'en aider au cours de la semaine de la Pentecôte.

Avant de lire ce troisième volume du Temps pascal, écrivait d'Angleterre le P. Laurent Shepherd, j'ignorais totalement les mystères de l'Ascension et de la Pentecôte. De plus, j'étais sûrement un de ces chrétiens dont vous parlez et qui attendent l'éternité pour savoir quelque chose du Saint-Esprit. Vous m'avez fait rire par cette expression, cher père abbé; mais c'est si vrai que, même en riant, je me frappais la poitrine. Oh! si j'avais connu tout cela quand j'étais jeune (3)!

Dans cette même lettre le P. Shepherd annonçait à l'abbé de Solesmes qu'une moniale française, sœur Gertrude Dubois d'Aurillac, devait faire profession le 14 du mois de juin. C'était l'aurore des bénédictions de Dieu qui se levait sur l'abbaye de Stanbrook. Le moine anglais terminait en revenant encore au cher volume.

Je baise votre main, mon bien-aimé père, par laquelle Xotre-Seigneur m'enseigne tout ce que je sais ou presque tout. Je vais relire pour la sixième fois la Pentecôte. Vous vous y êtes surpassé, mon bien cher père. Maintenant je soupire après quelques pages toutes consacrées au Père. Vous nous parlez quelquefois du Verbe et de l'Esprit-Saint en ces dix volumes; il faut nous parler quelque part du Père (4).

Le bon P. Laurent ne savait pas qu'il se livrait lui-même dans le secret de sa piété, lorsqu'il implorait affectueusement quelques lumières sur la tendresse incréée. Cette suite ne devait jamais venir : la portion de V Année liturgique écrite par dom Guéranger devait s'arrêter à ces pages incomparables où, en parlant des dons du Saint-Esprit, il a décrit les degrés de l'ascension de l'âme, les formes authentiques dans lesquelles s'épanouit et s'achève toute vie surnaturelle.

(1) Lettre du 21 mai 1866.

(2) Le Monde, 28 décembre 1865, 2 février et Ie mai 1866.

(3) Lettre du 28 mai 1866.

(4) Lettre du 9 juin 1866.

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