SAINTE-CÉCILE DE SOLESMES. — LE CONCILE DU VATICAN
Le savant abbé de Solesmes a fait triompher en théologie les doctrines romaines, en histoire le surnaturel, en liturgie l'unité... Il a beaucoup fait pour son temps, pour son pays, pour l'Eglise. Certes, il est un des hommes de France qui auraient le plus de droits au repos : il est un de ceux qui travaillent le plus. Il achève son Année liturgique, il prépare une histoire de saint Benoît que nous attendons avec une grande vivacité d'impatience. Elle sera l'honneur de cette seconde jeunesse de l'abbé de Solesmes, de cette maturité prolongée que nous ne voulons pas encore appeler sa vieillesse : elle couronnera dignement cette belle vie (1).
Ainsi parlait de l'abbé de Solesmes, à l'époque même où nous sommes parvenus, l'auteur des Portraits littéraires, Léon Gautier. Le portrait de dom Guéranger est exact dans le vigoureux raccourci qui fait tenir en six colonnes de journal la variété d'une vie très occupée et très remplie; et nous serions d'autant plus inexcusable d'en contester l'exactitude que notre récit laissera sans doute la même impression. En un article ou en un livre, il faut savoir se borner et, sous peine de disperser l'attention par une sèche nomenclature de noms et de détails obscurs, se réduire aux faits qui dessinent le caractère, aux lignes de la physionomie. Que de noms pourtant dont quelques-uns sont arrivés à la grande célébrité des lettres ou de la politique, que d'amitiés fidèles et dévouées, combien d'âmes en quête de lumière ou d'encouragements, que de détresses de toute nature auraient pu apporter ici le témoignage d'une bienveillance dont l'appui était assuré d'avance à tout effort vers le bien! Il faut abandonner au seul jugement de Dieu et à sa munificence tout cet ensemble d'obscurs devoirs, d'humbles travaux, d'interventions affectueuses et discrètes qui n'ont d'intérêt que pour l'éternelle justice.
(1) Le Monde, 9 juillet 1866.
312 DOM GUERANGER
Toutefois, même dans sa brièveté voulue, l'esquisse manquerait d'exactitude, si elle laissait dans l'ombre tout un aspect de sa vie que jusqu'ici nous n'avons fait qu'entrevoir. Un homme vaut par ce qu'il est beaucoup plus que par ce qu'il fait; et après tout, c'est simplement par rencontre que dom Guéranger fut le théologien, le liturgiste, l'historien que nous avons décrit; c'est par occasion aussi et par circonstance que son influence déborda hors de sa congrégation sur des familles religieuses qui ne lui appartenaient pas si ce n'est au titre de cette fraternité large qui faisait due à saint Bernard : « Je ne suis que d'un ordre par ma profession, mais je suis de tous par mon dévouement et ma tendresse. » Encore que son influence ait été réelle et son action bénie, ce n'est pas l'éclat extérieur et public mais accidentel de la vie de dom Guéranger qui en fait la portée réelle, aux yeux surtout de ses fils; et l'évêque de Poitiers, qui mieux qu'un autre avait reconnu la qualité d'âme de son ami, se justifie de n'appeler pas tout d'abord l'attention sur les côtés les plus aperçus de sa vie.
Vous attendez sans doute de moi, mes frères, disait-il, que je vais introduire notre illustre abbé sur la scène de sa vie publique. Détrompez-vous. Pendant les trente-huit années que la Providence lui réserve, dom Guéranger restera avant tout l'homme du cloître, l'homme du monastère; et, sous peine de n'être pas connu dans les traits principaux de sa grande physionomie, c'est là que nous devons le voir à l'œuvre : le reste viendra par surcroît (1).
Avant tout et premièrement, en effet, il fut abbé : il fut le moine, le docteur, le père que doit être l'abbé. Il ne nous est pas défendu de penser, — et certains traits recueillis autrefois nous l'ont fait pressentir, — que dom Guéranger ne vit pas dès la première heure tout le caractère de l'œuvre que Dieu accomplirait par ses mains. Souvent Dieu ne dit aux âmes que lentement, peu à peu et à voix basse, le secret de leur vie D'après l'apôtre, Abraham lui-même obéit à Dieu et sortit du milieu des siens, ne sachant où il allait, nesciens quo iret. Aux premiers temps, dom Guéranger aborda l'œuvre de la restauration bénédictine avec le souci premier de la prière sociale, mais peut-être aussi avec une conviction exagérée de ce que pouvaient atteindre des forces humaines groupées en faisceau. L'expérience, l'épreuve et la grâce de Dieu réduisirent à une plus exacte mesure ces espoirs premiers. L'échec lui fut bon. La vie monastique s'était offerte à lui au premier abord comme un conservatoire d'études ecclésiastiques sérieuses, continues, étendues; et le monastère, comme l'arsenal où se préparent les fortes armes dont l'Eglise militante se sert dans le combat.
(1) Oraison funèbre de D. Ouéranger4 Œuvres de Mgr Vévêque de Poitiers, t. IX, p. 49»