‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 115 sur 187 · LE RESTAURATEUR E I L'ABRE · texte numérisé non relu

LE RESTAURATEUR E I L'ABRE

Laissés à leurs inspirations premières, dit l'éloquent évêque qu'il faudrait citer toujours, tant il a fixé le thème de cette histoire, laissés à leurs inspirations premières, les nouveaux fils de saint Benoît auraient naturellement greffé la tige nouvelle sur le tronc de la congrégation de Saint-Maur, sauf à en modifier la sève par quelques correctifs (1).

On eût écarté les défaillances doctrinales et imité seulement le travail ardent des mauristes anciens.

Mais en même temps que les indications apostoliques, cette grande maîtresse qui s'appelle l'expérience, cette autre qui s'appelle la tradition, enfin la lumière de Dieu définirent peu à peu aux yeux de dom Guéranger le type achevé que devait reproduire son monastère : l'école où seraient groupés sous une même règle et sous un chef des hommes voués à la prière. Nous avons été ému le jour où nous avons recueilli des lèvres d'un laïque assidu à nos offices religieux cette définition d'un monastère : « Le lieu du monde où la création atteint son but, la gloire de Dieu. )> Comme tout chrétien, l'abbé de Solesmes avait lu et plus que personne il avait médité les paroles du Seigneur en saint Jean : eos qui adorant, in Spiritu et veritate oportet adorare. Ce que Dieu veut, c'est posséder des adorateurs en esprit et en vérité. Ces paroles résument la vie monastique telle que saint Benoît l'a conçue; dom Guéranger ne voulut que la reproduire dans sa surnaturelle simplicité. A un jeune prêtre qui venait à lui, guidé par le désir de l'étude et l'amour des recherches sereines de la philosophie, il répondait fort nettement : « Mon ami, les journaux et certains livres ont pu vous dire que les bénédictins sont des hommes d'étude, et qu'après avoir autrefois défriché les forêts et doublé le sol de l'Europe, leur fonction est aujourd'hui de défricher les intelligences. C'est en effet une besogne fort urgente; vous devez savoir pourtant qu'un moine est non pas un homme d'étude mais l'homme de la prière sociale de l'Eglise. » Et le jeune prêtre s'en alla triste : erat enim liabens multas possessiones. Dans la suite il comprit et revint.

Pour l'abbé de Solesmes comme pour saint Benoît, le monastère est l'école où l'on apprend à servir Dieu, à adorer Dieu : dominici scliola servitii. Et parce que Dieu n'est pas indifférent à la qualité de l'adoration qui lui est rendue, parce que le culte n'est donné en esprit et en vérité que lorsque l'âme grandit et s'élève, la recherche de la perfection est un élément et comme une condition de la dignité intérieure de la liturgie monastique. La célébration solennelle de la sainte messe, entourée de tout le cortège de l'office quotidien, n'aurait point devant Dieu tout son charme, si les âmes n'étaient intérieurement adaptées par la perfection et par la charité à l'œuvre sacrée qu'elles

{l)Oraison funèbre de D. Guéranger. Œuvres de Mgr V évêque de Poitiers, t. IX, p. 49.

314 DOM GUERANGER

accomplissent en union avec la liturgie de l'éternité. L'Eglise se choisit des organes qui parlent à Dieu en son nom. Sans doute leurs voix seraient écoutées, alors même que leurs lèvres seraient impures; mais il ne saurait être indifférent ni à Dieu ni à l'Eglise elle-même que l'âme de ceux qui prient soit d'accord avec leur voix. Nous ne mettons dans nos œuvres que ce que nous sommes; nous n'exerçons que la charité que nous possédons. Tant vaut l'adorateur, tant vaut l'adoration. La sainteté personnelle du moine se rapporte ainsi à l'œuvre première de sa vie; et, en même temps qu'il puise aux sources sacrées de la prière l'accroissement de la charité, cette charité accrue, cette union à Dieu plus étroite élève chaque jour la perfection de l'hommage liturgique : c'est à la fois par sa prière et pour sa prière même que grandit le religieux.

En relevant la vie bénédictine et la rappelant à sa conception première, dom Guéranger ne se méprit pas un instant sur le peu de faveur que devaient obtenu1, dans un siècle refroidi et utilitaire, des pensées devenues presque étrangères aux chrétiens eux-mêmes. Quelle est la valeur d'une vie qui est toute ordonnée vers Dieu? A quoi servent des contemplatifs? Quel est l'intérêt d'un travail dont les résultats ne sont ni visibles, ni par conséquent appréciables? Devant cet ensemble de préjugés naturalistes, partagés par tant d'âmes d'ailleurs chrétiennes et répandus à ce point dans toutes les classes de la société qu'ils se traduisent par l'axiome vulgaire : « Les ordres contemplatifs ne sont plus dans nos mœurs », dom Guéranger n'éprouva ni surprise ni hésitation. Volontiers à la question : A quoi servent les gens qui prient? il eût simplement répondu par la question : A quoi servent les gens qui ne prient pas? Et cette répulsion du siècle contre l'expression la plus antique de la vie surnaturelle l'inclina seulement à éprouver avec plus de soin, pour en reconnaître l'esprit et en discerner les motifs, les vocations qui s'offrirent à lui. Selon lui une troupe d'élite ne doit pas compter de traînards : ils alourdissent le mouvement de l'ensemble.

A l'origine surtout le désir du nombre a parfois conseillé des accueils trop rapides, trop faciles, peut-être même indiscrets; l'expérience n'a que trop souvent et trop durement découragé les empressements exagérés. Les monastères se recrutent par l'édification qu'ils donnent autour d'eux, par les services qu'ils rendent à l'Eglise, par la grâce et la main de Dieu qui ménage et guide les vocations; les calculs humains qui portent à accepter tout le monde aboutissent à n'obtenir et à ne garder personne. Ce principe de sélection sévère détermina dom Guéranger à ne faire à l'extérieur aucun effort de recrutement. Les séminaires ne le virent jamais solliciter les vocations; il ne voulut ni collèges ni alumnats et se borna à accueillir, sauf à les étudier de près, les demandes nées d'une décision personnelle, spontanée, résolue. Prudence trop justifiée! Sélection trop rigoureusement nécessaire, puisque

Page 1