LE RESTAURATEUR ET L'ABBÉ
la sévérité même dont il usa ne le mit pas toujours à l'abri de dures surprises! La nature est perfide : elle dissimule pour un temps, mais elle se réserve; et de terribles retours offensifs témoignent parfois que la profession religieuse non plus que le baptême n'obtient tout son effet que dans les trempes loyales.
Une fois accueillies dans le monastère, les âmes devenaient pour l'abbé de Solesmes l'objet d'une sollicitude attentive. Il ne demeurait étranger à aucun de leurs progrès, à aucune de leurs difficultés, à aucun de leurs besoins. C'est merveille de voir dans l'abondant recueil des lettres adressées à ses moines en voyage, comme il n'ignore rien de leur caractère, de leurs habitudes, de leurs tentations, comme il parle à chacun un différent langage, celui que lui inspire une tendresse qui demeure entière en se divisant sur beaucoup. Chacun pouvait se croire et était réellement l'objet d'une affection spéciale et qui n'était qu'à lui. La direction de dom Guéranger était discrète, patiente, souple autant que ferme; elle savait attendre avec longanimité l'heure de la grâce et ce moment décisif où, après avoir résisté longtemps, la digue inerte se rompt enfin sous l'effort de Dieu.
A l'exemple de saint Benoît, il donnait dans la vie spirituelle une place considérable à la crainte de Dieu qui s'achève et se perd dans la charité, et déclarait ne pouvoir comprendre l'empressement exagéré des âmes qui perdent trop facilement le souvenir de leurs fautes. Ces conversions sans repentir lui semblaient sans lendemain. H ne croyait pas à la réalité d'une vie surnaturelle qui n'était pas tout d'abord établie sur la crainte de Dieu et attribuait à l'oubli de la pénitence chrétienne la facilité de tant de rechutes. Que de fois ne s'est-il pas efforcé de ramener à la pratique élémentaire et indispensable de l'abnégation, à l'humble devoir de l'obéissance, des âmes persuadées être parvenues à l'union divine! La paresse et la vanité s'unissent souvent même chez les bons pour leur montrer dans la vie spirituelle les grandeurs qui les flattent plutôt que les devoirs qui les obligent, ainsi qu'on voit courir au salaire de méchants ouvriers qui ont boudé au travail. Sans reproches, sans vivacités qui souvent eussent blessé au lieu de guérir, il ménageait les trempes passionnées ou rebelles, mais avec une douceur tranquille savait leur refuser inflexiblement la satisfaction d'un désir peu ordonné.
Sa parole était sobre, pleine d'autorité et donnait une forme personnelle et très vive aux vérités pratiques les plus connues. Elle s'élevait un peu dans les entretiens des retraites spirituelles, excellait à signaler non pas seulement les défaillances conventuelles mais leurs causes secrètes et les moyens d'y remédier. Uniquement soucieuse de la vérité, attentive aux seuls besoins des âmes, elle renonçait à l'éclat, plus encore à toute rhétorique, sans jamais manquer de précision et de trait. Un léger défaut de langue, plus sensible dans la parole publique que dans
la simple conversation, était cause parfois d'un certain retard de l'expression qui repartait ensuite comme dardée avec plus de vivacité. Rien en lui du tribun ni de l'orateur populaire. Les conditions habituelles de sa parole toujours improvisée, très voisine de la conversation, avaient fini par lui donner la forme simple et douce qui s'interdit la pompe et les mouvements de ce qu'on appelle l'éloquence. Peu d'images : la conviction et la clarté suffisent à l'allure tranquille de la doctrine. Pendant trente-huit ans, aux moines anciens comme aux nouveaux venus clans le monastère, il n'a cessé, au cours des récréations et surtout des conférences spirituelles, d'enseigner avec une admirable plénitude et une égale variété.
Son front haut et développé, arsenal immense d'érudition, contenait, dit l'évêque de Poitiers, un des plus vastes dépôts de la science ecclésiastique et profane : à tout instant et selon que l'occasion le demandait, il en tirait des armes lumineuses, avec ordre, en leur rang, à leur place, sans confusion, sans effort. Qui savait promener comme lui son regard sur le globe entier pour y découvrir ce qui se rapportait à l'Eglise, à ses épreuves, à ses joies, à ses conquêtes? La vulgarité même du journal devenait en ses mains le thème d'un enseignement (1).
Il n'est nul département de la science ecclésiastique qu'il n'ait parcouru avec les siens au cours de ces conférences du soir : l'histoire à laquelle il revenait avec prédilection, pour montrer dans les événements leur portée réelle et leur rapport au plan de la Providence; l'Ecriture sainte qu'il commenta presque tout entière; le droit canonique, les traditions monastiques, la théologie, la sainte règle, le rituel, la vie et les vertus chrétiennes. La table était si bien servie, l'enseignement si abondant que parfois les moines de Solesmes n'y prenaient point garde; on cesse facilement d'apercevoir le spectacle vu trop souvent. C'est le danger ordinaire et inévitable à la longue d'une conférence qui dégénère en monologue; mais dom Guéranger savait en varier la teneur quotidienne et uniforme. Parfois on lui adressait des questions, il y répondait; et la conférence justifiant son nom devenait alors une œuvre commune où les moines apportaient à l'abbé leur part de collaboration. Si les questions ne naissaient pas d'elles-mêmes, l'abbé devenait curieux et interrogeait pour son compte; il éveillait ainsi la curiosité et quelquefois aussi l'inquiétude. Ses questions montraient dans les textes et les faits les plus familiers des angles inaperçus. Là où les réponses ne le satisfaisaient pas pleinement, il s'adressait aux aînés de la famille pour obtenir un supplément d'information. Les moines se surprenaient parfois à ignorer ce qu'ils
(1) Oraison funèbre de D. Guéranger. Œuvres de Mgr Vévêque de Poitiers, t. IX, p. 48-49.