‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 117 sur 187 · LE RESTAURATEUR ET L'ABBÉ · texte numérisé non relu

LE RESTAURATEUR ET L'ABBÉ

croyaient le mieux savoir. La malice pétillante de l'abbé immolait ainsi, sans paraître le soupçonner, plus d'une petite suffisance; les ballons se dégonflaient sous ses coups d'épingle; chacun se sentait fortement invité, pour le bien et la dignité de sa vie, à ne se contenter pas de cette attention rapide et légère qui effleure tout et se persuade qu'il n'y a rien parce qu'elle n'a rien aperçu. Parfois les questions roulaient sur les prières les plus familières, et à ce titre les moins remarquées, le Benedicite, les Grâces. Certaines conférences, recueillies par le stylet léger des sténographes, sont demeurées légendaires à Solesmes; à les reine, aujourd'hui encore, on pressent l'éveil que donnaient aux études et aux réflexions ces examens inattendus.

Dom Guéranger touchait alors à sa soixante-deuxième année. Le calme, la beauté surnaturelle de son âme, sa constante union à Dieu semblaient rayonner dans son regard d'une admirable limpidité. On eût dit qu'à l'exemple de saint Benoît il était tout baigné de foi et de lumière. Vraiment il était de ceux qui comme le saint patriarche ont établi l'accord parfait entre leur doctrine et leur vie : non potuit aliter vivere quam docuit. La prière était l'aliment de sa piété, la source profonde de l'onction qui se répandait dans ses livres et ses entretiens. Depuis longtemps déjà, les forces physiques avaient coutume de le trahir; mais l'âme était entière et l'intelligence en possession de sa pleine maturité. Trente ans de vie monastique s'étaient écoulés dans l'épreuve et le travail, mais aussi dans une invincible confiance et une généreuse fidélité. Avant la récompense dernière, Dieu voulut assurer à son serviteur la bénédiction d'une nouvelle paternité et, durant les dernières années d'une vie déjà si pleine, partager entre les moines de Saint-Pierre et les moniales de Sainte- Cécile les trésors de sa doctrine surnaturelle.

L'abbé de Solesmes avait trop appris de l'expérience ce que toute fondation apporte avec elle de sollicitudes et même d'anxiétés. Fidèle à l'abnégation constante qui avait été la loi de sa vif. l'affranchissant de toute recherche personnelle pour le porter, attentif et souple, à tout ce que le Seigneur voulait de lui, il n'avait pas désiré cette œuvre nouvelle; il ne l'écarta ni ne se déroba lorsqu'elle vint à lui et que les éléments prédestinés qui devaient entrer dans la structure de Sainte-Cécile se groupèrent sous sa main. Ici encore, le respect que nous devons aux vivants, comme aussi le désir de ne point déflorer une histoire qui ne saurait être racontée à demi, imposent à notre récit une discrétion el un»' mesure que tout lecteur comprendra.

Depuis quatre ans environ dom Guéranger avait pressenti cette création nouvelle. Tout près de lui, des âmes désireuses de se consacrer à Dieu aspiraient à une forme de vie contemplative qu'elles ne trouvaient pas réalisée dans les familles religieuses voisines. La vie bénédictine e1 Bon histoire leur étaient devenues familières. Elles harcelaienj l'abbé de

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Solesmes de leurs instances et lui demandaient pourquoi, au dix-neuvième siècle comme au sixième, la règle de saint Benoît qui était aussi la règle de sainte Scholastique ne pouvait plus guider des vierges aussi bien que des moines. Il écoutait, laissait dire et méditait tout cela en son cœur. C'est sur ces entrefaites que la fondation du prieuré de Sainte- Madeleine lui révéla à Marseille les mêmes aspirations. L'Esprit de Dieu souffle où il veut et parle à toutes les âmes un même langage. Peut-être même, lorsqu'il souffle dans le Midi, prend-il les allures rapides du mistral pour écarter ou renverser les obstacles avec un surcroît d'impétuosité. De son côté, la princesse Catherine de Hohenzollern avait livré à l'abbé de Solesmes le secret de sa pensée : elle pressentait pour lui la bénédiction des patriarches et l'achèvement de la famille monastique : genuit filios et filias.

Ce concert de vœux avait de quoi rendre pensif. Mais alors se dressait l'obstacle ordinaire. On ne sait pas assez, disait l'évêque de Belley, ami de saint François de Sales, on ne sait pas du tout ce qu'il faut de richesses pour faire le vœu de pauvreté. H faut construire le monastère : un monastère, c'est une église, des cellules, un chapitre, un réfectoire et tout l'ensemble des offices accessoires; c'est une propriété où les moniales auront de l'air à respirer, un jardin, un cimetière où l'on dormira en attendant la résurrection. Si modestes que soient les exigences de la vie monastique, tout cela se chiffre par une forte dépense; et, on ne le sait que trop, l'abbé de Solesmes ne thésaurisait pas. Or voici que Marseille qui avait donné l'impulsion décisive procura les ressources d'argent. A peu près à l'heure où l'une des futures moniales écrivait à l'abbé de Solesmes : « Vous avez été choisi pour renouveler la race du juste, la lignée de saint Benoît; c'est à vous qu'il appartient de compléter sa famille », Mme la marquise de Ruffo-Bonneval mourait saintement. Sa fille, Mlle Marie, se trouvait à la tête de sa fortune personnelle; elle l'avait destinée au monastère qui serait le sien. Devant ce concours providentiel des volontés et des choses, dom Guéranger n'hésita plus. L'emplacement du monastère fut choisi, les champs acquis. Un instant il fut parlé d'une construction provisoire qui eût abrité les premières moniales jusqu'au jour où serait élevé le monastère définitif. Très sagement on écarta ce provisoire qui eût été incommode et le monastère définitif fut résolu.

Avec une incomparable délicatesse et un sens surnaturel très élevé, Mgr Fillion s'associa à l'œuvre de l'abbé de Solesmes, en aida les commencements, les abrita de son autorité. Le jour de l'Assomption de 1866 se trouvait à l'abbaye de Solesmes en qualité d'hôte un maître de pension de Paris, M. Huré. Dom Guéranger le traitait avec affection : son fils aîné avait embrassé la vie monastique. H avait fait construire à Solesmes, afin d'y loger durant les vacances sa nombreuse famille, une maison

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