‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 118 sur 187 · DEBUTS DE SAINTE-CECILE · texte numérisé non relu

DEBUTS DE SAINTE-CECILE

très simple mais spacieuse, qui d'après les coutumes du pays a. longtemps conservé son nom. Elle s'appelait « la maison Huré ». Après s'être entretenu avec les hôtes, dom Guéranger pris d'une idée subite entraîna M. Huré sous la grande charmille de l'abbaye, lui dit ses projets et lui demanda s'il ne consentirait pas à louer sa maison, où les futures moniales commenceraient leur postulat. M. Huré avait une foi profonde. H se trouva charmé et honoré de s'associer à une telle œuvre et céda sa maison, aux clientes de l'abbé pour tout le temps nécessaire, sans en vouloir retirer même une obole. La maison Huré devint ainsi Sainte- Cécile la petite.

On fixa au 17 novembre et à la fête de sainte Gertrude la date où se réuniraient dans leur abri les futures bénédictines. Deux mois, ce n'était pas trop pour préparer une maison qui n'avait jamais songé à devenir un monastère même en réduction. H fallait y trouver, outre les cellules nécessaires, un oratoire, le chœur des religieuses y attenant, un chapitre, un réfectoire, une cuisine, une salle pour le travail commun; il fallait y établir la clôture. Sous la main de l'abbé de Solesmes, le tout alla le mieux qu'il put. Au milieu des aménagements nécessaires du monastère provisoire, on jetait les fondements du monastère définitif situé à quelques minutes du premier. Le 8 octobre, Mgr Fillion en bénit solennellement la première pierre selon le rite du pontifical; elle portait ces mots : In honorem sanctœ Cœciliœ virginis et martyris lapidera hune posait Carolus-Johannes Fillion, episcopus Cenomanensis, adstante Prospero Guéranger, abbate Solesmensi, cum monachorum Solesmensium cœtu.

H y eut une part d'affectueuse timidité dans la lettre où l'abbé de Solesmes annonçait à Mgr Pie, au bout de quelques jours, sa nouvelle entreprise. Lorsqu'il avait créé le prieuré de Sainte-Madeleine, l'évêque de Poitiers avait témoigné quelque inquiétude, non qu'il redoutât que la sollicitude de son ami en se partageant s'exerçât moins sur le monastère de Ligugé, mais, se demandait-il, la fondation lointaine n'exigerait-elle pas de longs voyages? Une santé ébranlée déjà ne courrait-elle pas de vrais risques dans ces déplacements? Les travaux en cours, et en particulier la Vie de saint Benoît, ne seraient-ils pas entravés ou indéfiniment ajournés par ces préoccupations nouvelles et urgentes? Il était naturel de penser que les anxiétés de l'évêque redoubleraient, lorsqu'il apprendrait le nouveau surcroît que dom Guéranger venait de s'imposer. Par ailleurs, l'abbé de Solesmes ne pouvait permettre que la nouvelle parvînt au palais épiscopal de Poitiers par la rumeur publique; il prit le parti de s'accuser.

Mgr du Mans et moi, écrivait-il, nous nous occupons d'une petite fondation de religieuses qui serviront Dieu sous la règle de saint Benoît. Cette œuvre, formée par le concours de jeunes personnes de notre pays et d'autres de Mar-

seille, était en préparation depuis quelques années. J'avais longtemps hésité à cause de mon âge et de mes occupations; je me rendis enfin pour n'avoir pas la responsabilité de laisser se perdre tant de dévouement uni à tant d'intelligence. Notre bon prélat que cela regarde plus que moi goûtait beaucoup le projet. H est venu ces jours derniers poser la première pierre, et dans un mois, le jour de sainte Gertrude, les postulantes se réuniront dans une maison provisoire très convenablement disposée. Ainsi, mon cher seigneur, le Eubicon est passé et j'en suis plus étonné que personne.

Chose inespérée! Mgr Pie répondit en des termes qui ne laissèrent à dom Guéranger aucune inquiétude.

Combien je me réjouis de ce stimulant nouveau que vous allez recevoir et donner tout à la fois par cet établissement de vraies filles de saint Benoît! J'espère que notre Sainte-Croix y gagnera quelque chose, et qu'au besoin vous nous formerez quelques-unes de nos novices.

L'évêque pourtant ne sacrifiait aucune de ses espérances, et il ajoutait, à la fin de sa lettre, là où on livre la pensée secrète :

Combien je pense à vous et à votre Saint Benoît! H est clair que Dieu veut cette œuvre désormais au premier rang de celles de votre vie. Votre histoire de ce saint patriarche, bien plus que la fondation même de Solesmes, sera la résurrection du monachisme et préparera les moines et les moniales que la famille de saint Benoît doit opposer à l'antéchrist (1).

En face de ces soucis nouveaux, on conçoit que dom Guéranger ait dit adieu à tout projet de publier les conciles.

La saison des hôtes m'a fatigué extrêmement, écrivait-il au cardinal Pitra; mais la convalescence continue et, avec des ménagements, le régime et la sédentarité, je fais un sexagénaire très passable. Mais il m'a été impossible de toucher une plume de juillet à octobre. En ce mois-ci, Plumoariola a absorbé tout mon zèle (2).

11 eut néanmoins la force et prit le loisir, au commencement de novembre, de se rendre à une invitation de Mgr Wicart, évêque de Laval. Un décret apostolique venait d'autoriser le culte de trois carmélites, Françoise d'Amboise, Archangèle de Girlain et Marie des Anges, et Mgr Wicart avait désiré célébrer par un triduum de prières cette triple béatification. Il avait gracieusement déféré à dom Guéranger le panégyrique de la bienheureuse vierge Françoise d'Amboise, duchesse de Bretagne; il fut prononcé le 5 novembre dans la chapelle des carmélites de Laval. Le lendemain eut lieu une profession religieuse au cours

(1) Lettre du 26 octobre 1866,

(2) Lettre du 22 novembre 1866.

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