‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 119 sur 187 · DÉBUTS DE SAINTE-CÉCILE · texte numérisé non relu

DÉBUTS DE SAINTE-CÉCILE

de laquelle l'abbé de Solesmes parla de nouveau. H sembla aux auditeurs que le charme du monastère naissant agissait déjà sur lui et que sa parole, toujours grave et ferme, se trempait pourtant d'un charme nouveau, fait de douceur et d'onction.

Lorsqu'il rentra à Solesmes le 7 novembre, comblé des bontés de l'évêque, l'heure était venue de veiller aux derniers aménagements de Sainte-Cécile la petite. Dans l'après-midi du 16 novembre, avant les premières vêpres de sainte Gertrude, il réunit les aspirantes, donna à chacune son nom de religion, fixa l'ordre des journées monastiques et la distribution du travail. Les Déclarations étaient toutes condensées dans le règlement de ces premiers jours. « J'ai donné le nom de Gertrude à Mlle de Ruffo, dit dom Guéranger dans ses notes, le nom de Scholastique à Mlle Meiffren, en confirmant celui de Cécile à Mlle Bruyère et celui d'Agnès à Mlle Bouly. J'ai ensuite établi supérieure sœur Cécile Bruyère à la satisfaction des autres. » Cette dernière expression laisse supposer que la supérieure élue ne partageait pas la satisfaction de ses sœurs et qu'elle éprouva quelque surprise. Sœur Cécile avait vingt et un ans. La maison constituée, on chanta les premières vêpres de sainte Gertrude. La prière liturgique commencée alors ne s'est plus interrompue depuis quarante ans.

L'épreuve qui est la rançon de tout bien arriva presque aussitôt après sous une forme qui aurait pu tout déconcerter. Vers la fin de ce même mois de novembre, un jeune homme de Laval venu à Solesmes tomba malade au cours de sa retraite. Les symptômes dénoncèrent bientôt un cas de petite vérole. L'admirable dévouement de l'infirmier, dom Armand Michelot, le tira d'affaire; dix jours après, il put retourner à Laval en pleine et franche convalescence. Mais le 8 décembre, l'infirmier luimême s'alita; le mal se déclara avec une malignité extrême. Ne pouvant suivre les exercices de la retraite prêchée alors par le père abbé, le malade obtint, pour demeurer d'esprit uni à ses frères et dans l'espoir de renouveler ses vœux, que les conférences lui fussent résumées. Mais le mal empira soudain, et la situation devint si grave que le père abbé lui donna aussitôt l' extrême-onction; un quart d'heure après, il rendit son âme à Dieu. Il avait payé de sa vie sa charité.

Le lendemain, en présidant à la rénovation des vœux de tous ses moines, l'abbé de Solesmes recueillit pour eux tous le grave enseignement contenu dans cette mort si rapide et si sainte. Le jour même il fut à son tour saisi d'un grand malaise. La maladie ne pouvait se présenter à un moment plus inopportun : la petite communauté de Sainte- Cécile réunie depuis quelques jours avait grand besoin d'appui; de Marseille les nouvelles les plus alarmantes représentaient comme peu viable le prieuré à peine fondé. Le P. Michelot était précisément l'un de ceux que dom Guéranger destinait à Sainte-Madeleine; on avait calculé sans

la mort. Le malaise éprouvé par l'abbé de Solesmes parut d'abord s'éloigner. L'évêque de Poitiers écrivait :

Mon cher père, est-ce que vous n'allez pas enfin nous venir? Pourquoi pas à notre Saint-Hilaire? Elle tombe le dimanche 13. Dans ce cas, l'office du matin est à Saint-Hilaire et celui du soir à la cathédrale. Vous nous ferez le pontifical à neuf heures à Saint-Hilaire, à moins que le nonce ne vienne, ce qu'il désire, mais ce qu'il ne pourra préciser que quelques jours d'avance. En toute hypothèse, soyez ici le 12. On a tant à se dire! Mille tendres respects (1).

Mais déjà le temps n'était plus aux projets. Le père prieur, dom Charles Couturier, dont la santé robuste n'avait jamais connu la maladie ni la fatigue, fut saisi d'une fièvre ardente : c'était un nouveau cas de petite vérole. On était arrivé aux fêtes de Noël. Dom Guéranger prit sur lui malgré sa faiblesse d'être debout quand même. Il le fallait bien : le prieur et l'abbé ne pouvaient se dérober à la fois; mais bientôt, vaincu à son tour par le mal, il fut contraint de s'aliter, saisi d'une fièvre violente mêlée de délire. Il y eut quelques jours d'anxiété terrible et d'une prière ardente que Dieu exauça. Dès le 6 janvier, la convalescence commença. Le 15, jour de saint Maur, il put dire la sainte messe et vint dans l'après-midi rassurer l'âme ébranlée des moniales qui avaient cru un instant ne plus le revoir. Elles venaient d'apprendre, au prix d'une redoutable expérience, qu'il ne faut s'appuyer que sur Dieu. Le père prieur, plus jeune, plus robuste et autant qu'il semblait moins profondément atteint, ne recouvra ses forces qu'avec plus de lenteur.

Mgr Pie revenait à la charge. Evincé pour la Saint-Hilaire et obligé par ses devoirs épiscopaux de s'absenter jusqu'au 12 mars, il sollicitait le père abbé de venir fêter sa guérison en Poitou et d'y célébrer le 21 mars la fête de saint Benoît (2). Célébrer la fête de saint Benoît hors de son abbaye avait pour lui peu de charme; il promit d'arriver à Poitiers le 22 mars.

Il n'est pas difficile de pressentir ce que devaient être les entretiens des deux serviteurs de Dieu, ni les questions qu'ils voulaient traiter ensemble. Les troupes françaises avaient été retirées de Rome le 11 décembre 1866 avant le jour. Pie IX venait d'inviter tous les évêques du monde chrétien à se rendre auprès de lui dans le courant de juin 1867 pour y assister à la béatification de vingt-quatre sénateurs de Dieu et prendre part aux solennités du dix-huitième centenaire des apôtres. Les évêques réapprenaient le chemin de Rome. Il était aisé de pressentir que si 1867 ne devait pas voir le concile, l'idée du moins était dans l'air, surtout dans la résolution du souverain pontife : la réunion projetée

(1) Lettre du 27 décembre 1866.

(2) Lettre du 12 février 1867,

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