‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 120 sur 187 · VOYAGE A POITIERS ET A PARIS · texte numérisé non relu

VOYAGE A POITIERS ET A PARIS

en serait une préparation. Un instant même, l'abbé de Solesmes se demanda si, dans l'intérêt de la maison bénédictine qui venait de naître près de lui et recueillait déjà des vocations nouvelles, il n'y aurait pas lieu de prendre à tout prix le chemin de Kome. L'appui de Mgr Fillion, l'autorité dont jouissait à Rome la princesse Catherine de Hohenzollern ne lui faisaient-ils pas une loi de solliciter l'érection canonique de Sainte- Cécile, dont les murailles n'existaient pas encore mais dont les pierres vivantes étaient réunies déjà? Les instances du cardinal Pitra, les gracieuses invitations de Pie IX l'y inclinaient; la fatigue l'en détourna et peut-être aussi le pressentiment qu'à Rome au milieu de l'anTuence des évêques les affaires chômeraient nécessairement.

Du moins le voyage à Poitiers se fit comme il avait été prévu. Le dimanche 24 mars eut lieu la dédicace des trois autels de l'église abbatiale de Ligugé. L'évêque de Poitiers dédia l'autel majeur, l'abbé de Solesmes l'autel de la sainte Vierge, l'abbé de Ligugé l'autel de saint Savin, moine de Ligugé avant d'aller dans le pays des Pyrénées où il a laissé des traces de son nom. Lorsque l'abbé de Solesmes revint en son abbaye, il y trouva une lettre du chevalier de Rossi, datée de Paris, du premier jour de l'exposition universelle, 1er avril. Elle lui témoignait le chagrin qu'éprouvait de Rossi d'être si près de Solesmes et de ne pouvoir s'y rendre, retenu qu'il était à Paris par le plan de la catacombe accueilli par le jury de l'exposition, et rappelé aussitôt après à Rome pour l'impression de son deuxième volume de la Roma sotterranea. Dom Guéranger n'hésita pas : il avertit son ami (1), s'échappa de Solesmes, arriva le soir à Paris, donna la soirée au chevalier de Rossi et à son frère Michèle, le lendemain matin à une visite à l'exposition, et revint aussitôt. Du moins, les deux amis eurent le loisir de quelques heures de conversation. C'est en cette rencontre que dom Guéranger, devant les indications qui lui furent fournies, renonça définitivement à la date chronologique du martyre de sainte Cécile telle qu'il l'avait toujours admise sur la foi des actes, pour se ranger enfin à l'opinion du chevalier de Rossi et la placer sous Marc-Aurèle.

Aller à Paris, fournir en deux jours cent vingt lieues pour s'entretenir avec un ami, ce n'était rien; mais dom Guéranger reculait devant le voyage de Rome. « Ma santé est meilleure, écrivait-il au cardinal Pitra, mais le médecin me trouve encore trop faible, et j'ai trop de propension aux fièvres romaines pour oser affronter le climat de la ville sainte dans les mois de mai et juin (2). » D'ailleurs, outre la constante sollicitude qu'il témoignait au petit monastère de Sainte-Cécile, des questions lui étaient déférées qui intéressaient la vie religieuse et auxquelles il donnait toute son attention. C'en était une, et non des moin-

(1) Lettre du 5 avril 1867.

(2) Lettre du 10 avril 1867.

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dres, celle concernant la liturgie cistercienne alors très menacée devant les congrégations romaines. Cîteaux avait gardé son antique liturgie, bénéficiant d'une possession immémoriale qui lui donnait le droit de se réclamer du privilège accordé par saint Pie V aux liturgies bi-centenaircs; mais dans le dessein de se rapprocher du rit romain, un des généraux de l'ordre, Claude Vaussin, avait autrefois introduit dans la prière cistercienne quelques modifications de détail qui, par une interprétation à notre sens trop matérielle des dispositions pontificales, étaient considérées comme ayant interrompu la possession et retiré aux cisterciens le privilège de saint Pie V. En vain faisait-on observer que le dessein avait été de se rapprocher de la liturgie romaine et que cette déférence toute filiale ne pouvait être décemment châtiée par le retrait de privilège; en vain rappelait-on qu'Alexandre VII et Clément IX avaient l'un et l'autre approuvé ces modifications de détail, partant qu'il n'y avait rien de commun entre ces changements consacrés par l'autorité pontificale et les innovations gallicanes autrefois dénoncées : le vent était contraire à la liturgie cistercienne, et il semblait qu'elle dût, sous un grand effort d'unification et de nivellement, succomber à jamais. L'abbé de Solesmes le regrettait. Il s'intéressait vivement à ce bréviaire vénérable, fondé sur la règle de saint Benoît et que l'ordre bénédictin aurait dû peut-être garder avec plus de soin; il le sentait menacé par l'exagération du mouvement déterminé par lui. A Rome même, on se persuadait que le but de dom Guéranger avait été de faire passer sur toutes les liturgies particulières l'inflexible niveau de l'uniformité matérielle, et Mgr Bartolini avait peine à croire que l'abbé de Solesmes pût être favorable à la liturgie de Cîteaux. Il avait si fortement proclamé la règle : comment aurait-il pu solliciter une exception? Dom Guéranger lui écrivait pourtant afin de l'assurer des vœux qu'il formait pour le bréviaire de Cîteaux; et son autorité eut un tel poids à Rome que les cisterciens reprirent un peu d'espoir. L'abbé d'Aiguebelle, dom Marie-Gabriel, obtint qu'il intervînt non pas seulement par une lettre mais par un mémoire en forme qui, au témoignage de dom Marie- Gabriel lui-même, sauva le bréviaire menacé. La question ne fut pas décidée sur l'heure. Dans une cause de cette nature que l'auteur des Analeda avait intempestivement soulevée et grandement obscurcie, Rome procéda avec sa maturité et sa lenteur ordinaires; la sentence définitive ne fut rendue que le 8 décembre 1868. A cette date la congrégation des Rites prononça la légitimité du bréviaire et du missel de Cîteaux; le décret fut confirmé par le souverain pontife en date du 7 février 1871. L'autorité que l'abbé de Solesmes s'était acquise par les Institutions liturgiques et par la révolution dont son livre avait été le puissant levier lui valut nombre d'autres consultations que l'histoire ne saurait relever.

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