‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 13 sur 187 · LES CLASSIQUES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

LES CLASSIQUES CHRÉTIENS

conseils et son aide. Deux moines de Solesmes, retenus en Italie presque comme otages, appelaient de leurs instances son arrivée. Le souverain pontife parlait de Solesmes avec grande estime et affection. La congrégation des Rites venait d'ajourner par un dilata la solution d'une question pendante, afin de ne rendre sentence définitive qu'après avoir entendu dom Guéranger. La résolution de l'abbé de Solesmes fut prise sur la fin d'octobre 1851 de partir dès le 10 novembre, la retraite terminée, par Lyon, afin d'arriver à Rome pour la réouverture des séances des congrégations. « Priez pour moi, écrivait-il en forme d'adieu à dom Pitra, afin que les tempêtes de terre et de mer me soient épargnées. Puisse la politique demeurer calme jusqu'à mon retour et ne pas me bloquer entre la révolution romaine et la révolution française (1). »

A la nouvelle d'un départ qui devait rendre toutes relations plus lentes, dom Pitra s'empressa d'obtenir sans retard la pensée de son abbé sur une question qui s'en venait de nouveau diviser le monde religieux (2). Les débats provoqués en 1849 et 1850 au sujet de la liberté d'enseignement avaient fait naître dans plusieurs esprits l'idée d'un remaniement des programmes. On voulait réagir contre les procédés de l'Université, faire autrement et mieux qu'elle. N'était-ce pas pitié, disait-on, que l'enseignement secondaire n'accueillît que les auteurs païens et que des âmes baptisées fussent nourries de cette seule littérature? La sentence d'ostracisme prononcée contre la langue des docteurs chrétiens de l'Orient et de l'Occident n'était-elle pas tout à la fois et un péril et une injustice? Après tout l'éducation et la formation littéraire de la jeunesse chrétienne étaient gravement intéressées à n'ignorer pas que, même après Xénophon et Thucydide, après Tacite et Cicéron, saint Grégoire de Nazianze avait parlé et écrit en grec, saint Augustin et saint Jérôme en latin. Rien de plus juste assurément. Limitée à ces termes et affranchie des exagérations où elle se laissa entraîner dans la suite, la question des classiques eût été susceptible d'une solution pacifique. A distance des discussions qui l'envenimèrent, il est permis de reconnaître qu'elle fut tout d'abord mal posée. Le manifeste intitulé : Le ver rongeur des sociétés modernes ou le paganisme dans Véducation, compromit par de fâcheuses exagérations une thèse trop juste; et comme il advient toujours dans les époques tendues et troublées, la controverse une fois émue, les esprits prirent parti avec ardeur, les uns pour le droit des auteurs chrétiens à n'être pas ignorés, les autres contre les exclusions et les outrances du réquisitoire dirigé contre les auteurs païens par le vicaire général de Nevers. Le cardinal (loi: et Mgr Parisis ayant applaudi à L'équité de la thèse d'ensemble qui donnait aux auteurs chrétiens le droit de cité dans L'enseignemenl secondaire

(1) Lettre du 28 octobre 1851.

(2) Lettre du 6 novembre 1851.

et VUnivers étant devenu leur porte- voix, l'évêque d'Orléans prit ouvertement parti pour les classiques païens que le Ver rongeur avait très imprudemment mis en cause, et la bataille s'engagea. De part et d'autre, il eût été facile de s'entendre à la condition de préciser tout d'abord les termes du débat, de reconnaître les intentions de chacun, d'écarter les exclusions jalouses, en un mot de faire le départ exact de ce que le manifeste de l'abbé Gaume contenait de fondé et d'insoutenable. Ce n'est pas le seul cas en histoire où l'on voit les esprits partir en guerre sous la poussée de leurs défiances intérieures, avant d'avoir reconnu au préalable, s'il y a vraiment motif de dégainer.

Dom Pitra trouvait dans son goût très fin, dans son amour de toute l'antiquité, dans sa profonde connaissance de l'histoire, la force et la sagesse de résister à l'entraînement qui se produisait autour de lui. Il écrivait à l'abbé de Solesmes :

Est-il logique d'appeler païennes les règles fondamentales et universelles du beau littéraire? La Rhétorique dWristote, Y Art poétique d'Horace ne sont pas plus païens, quant au fond, que la géométrie d'Euclide ou la médecine d'Hippocrate. N'est-il pas plus logique et plus chrétien de réclamer comme notre domaine cet héritage de l'antiquité et de montrer que l'Eglise l'a conservé et en a tiré merveilleusement parti (1)?

J'approuve de tout point, répondait dom Guéranger, votre manière de juger la question des classiques; le contraire est absurde. Seulement, je voudrais dans les classes l'étude parallèle des classiques profanes et des classiques sacrés. Vous ne pouvez en aucune façon soutenir le Ver rongeur.

Ces lignes sont du 9 novembre. Le lendemain, l'abbé de Solesmes partait pour Kome. C'était son troisième voyage ad limina; il en a fixé le détail, jour par jour, dans des pages que nous avons sous les yeux. Nous le suivons à Angers, Blois, Orléans, Nevers, Lyon, puis à Marseille où il prend la mer, à Gênes où, fatigué du paquebot et presque épuisé par la traversée, il se résout à gagner Rome par Florence et la voie de terre. Cette décision lui valut des remords; elle retardait de deux jours son arrivée à Rome; il n'y serait donc que le surlendemain de la fête de sainte Cécile, la vierge et martyre tant aimée. Sainte Cécile entendit sa plainte et lui épargna le chagrin entrevu; elle hâta l'allure, pressa les correspondances et fit si bien que le 22 novembre, le jour désiré, son client entrait à Rome vers sept heures du matin.

La basilique de Sainte-Cécile était toute resplendissante de draperies, d'or et de lumière. Avant la messe pontificale, célébrée par le cardinal Brignole titulaire de Sainte-Cécile, dom Guéranger eut le loisir de dire la messe dans la crypte. Devant lui, au-dessus de l'autel, la Sainte Cécile de Maderno; sous ses pieds, la tombe du cardinal Sfondratc; et tout près,

(1) Lettre du 6 novembre 1851.

Page 1