‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 121 sur 187 · PRÉOCCUPATIONS LIBÉRALES · texte numérisé non relu

PRÉOCCUPATIONS LIBÉRALES

En 1867, après sept ans de silence forcé, le journal V Univers se releva. Le premier numéro porta la date du 16 avril. Du Lac et Louis Veuillot réclamèrent la collaboration de dom Guéranger. L'heure était solennelle. Les esprits étaient émus diversement par l'invitation adressée aux évêques de se réunir à Rome en juin pour les fêtes de la canonisation. Des voix s'élevèrent de nouveau pour demander si les libertés gallicanes n'étaient pas violées par ces départs épiscopaux que n'avait pas autorisés le pouvoir civil. On savait que Pie IX songeait à un concile œcuménique; on pressentait, — et c'était chose facile, — les décisions du concile futur. De France et d'Allemagne, des évêques, que l'opposition devait voir un jour réunis dans une même pensée, se donnaient la main pour conjurer le péril qui menaçait leurs doctrines. Les lettres épiscopales d'un certain parti étaient très visiblement émues de cette réunion : elles se demandaient avec inquiétude ce qui pourrait sortir d'un concile improvisé; elles supputaient avec effroi les décisions hâtives acclamées par l'enthousiasme du grand nombre, sans que ce parlement épiscopal eût le loisir de les soumettre à une enquête suffisante. L'infaillibilité du pape avait-elle besoin d'être définie? N'était-il pas infiniment plus opportun de promouvoir l'esprit surnaturel dans tous les rangs de la hiérarchie catholique? Puisqu'on voulait un concile, puisqu'il n'était pas possible de le retarder jusqu'après la mort de Pie IX, du moins n'était-il pas infiniment sage d'écarter toutes les questions irritantes et non mûries encore par un assez large examen?

« Il y a du siroco dans les esprits autant que dans l'air », écrivait de Borne Mgr Fillion (1). Les intrigues furent nouées; elles n'empêchèrent pas l'adresse présentée au souverain pontife de reproduire l'hommage rendu par le concile de Florence au chef de l'Eglise, au vicaire du Christ, au pasteur et au docteur de tous les chrétiens, à celui en un mot qui, dans le bienheureux Pierre dont il est le successeur, a reçu de Notre- Seigneur Jésus-Christ le plein pouvoir de paître, de guider et de gouverner l'Eglise universelle. Toutefois l'effort tenté dès avant le concile pour en limiter d'avance tout le programme fut tel que l'évêque de Poitiers le dénonça à son clergé diocésain dans de graves paroles :

J'ai parlé tout à l'heure, disait-il dans ses entretiens synodaux de 1867, de manœuvres stériles, de calculs impuissants; je n'ai pas nié l'existence de ces calculs et de ces manœuvres. Or ceux-là qui croient s'être essayés avec succès en ce genre dans notre dernière assemblée ne semblent-ils pas déjcà vouloir dominer le concile de toute la hauteur de leur importance personnelle? N'avonsnous rien à redouter, n'aurons-nous rien à souffrir des collusions de la fausse liberté avec l'ingérence césarienne et l'intrigue politique? Quoi qu'il en soit, les principes immuables de la vérité ne s'assujettiront point aux caprices de

(1) Lettre à D. Guéranger, 23 juin 1867.

ce qu'on appelle les idées modernes... Le petit nombre d'hommes d'église qui, après s'être ralliés soit par conviction soit par tactique ou par faiblesse aux Fausses idées de notre époque et après y avoir rallié diverses catégories d'esprits honnêtes, se flattent d'exercer bientôt leur empire dans une sphère agrandie par le moyen du concile, ne tarderont pas à s'apercevoir que la hiérarchie catholique, nourrie des traditions du passé et assistée d'en haut, n'est pas maniable comme les académies et les salons (1).

Ce haut et fier langage ne devait rien arrêter sans doute et l'intrigue ourdie depuis longtemps suivrait son cours; mais la dénoncer ainsi, c'était la déjouer déjà.

A son retour Mgr Fillion s'empressa de venir à Solesmes livrer à dom Guéranger le secret de tout ce qui s'était passé à Rome et aussi témoigner sa bienveillance paternelle à ce petit monastère de moniales qui de plus en plus devenait l'œuvre commune de l'évêque et de l'abbé. Il avait été décidé que la vêture des premières postulantes aurait lieu le 14 août en la veille de l'Assomption de Notre-Dame, ce qui n'entraînait aucune difficulté; mais il avait été résolu en même temps qu'au jour de leur vêture et pour leur vêture les novices diraient adieu à Sainte-Cécile la petite et prendraient possession de leur maison définitive. En vain l'architecte déclarait-il que le monastère n'ayant encore que la moitié de ses portes et de ses fenêtres, les cloisons des cellules étant inachevées, le chapitre qui devait provisoirement servir d'église étant incomplet, les corridors non carrelés, l'escalier sans rampe, le réfectoire et la cuisine non déblayés, entrer en possession était dangereux et impossible; une volonté plus puissante que les obstacles et les éléments eux-mêmes courba toute résistance. Le 14 août, dans le monastère inachevé, les sept postulantes, cinq de chœur et deux converses, reçurent le voile blanc des mains du père abbé. L'année du noviciat régulier commençait.

Ce fut pour dom Guéranger un jour de vrai triomphe. Au lendemain, les travaux interrompus par la double solennité de la vêture puis de l'Assomption reprirent de plus belle, côte à côte avec la régularité des devoirs monastiques. Peu à peu les progrès de l'œuvre matérielle permirent l'établissement de la clôture et assurèrent à la maison nouvelle ces conditions de retraite, de silence et de recueillement, garants indispensables de la dignité religieuse. Absent de corps, Mgr Fillion témoignait à l'abbé de Solesmes combien son cœur avait été attentif à la cérémonie du 14 août :

J'étais en esprit à Sainte-Cécile, suivant toute la cérémonie, partageant le bonheur des heureuses fiancées de Jésus-Christ, partageant aussi le vôtre. Bien

(1) Œuvres de Mgr Vérèque de Poitiers, t. VI, p. 100-101.

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