LOCIS VEUILLOT
des fois depuis, au milieu des préoccupations et des peines qu'une retraite pastorale mêle toujours à ses consolations, ma pensée s'est retournée vers cette sainte colline d'où nous viendra le secours et où, dans la nouveauté et la ferveur de leur consécration, de saintes âmes font monter pour nous leurs prières vers le ciel. Les générations de vierges se succéderont sans interruption dans cette bienheureuse solitude qui sera comme un petit coin du paradis, selon l'expression de sainte Thérèse (1).
L'affluence des hôtes, le partage de sa sollicitude entre ses deux monastères laissaient à dom Guéranger peu de loisir pour rédiger des articles de journal. Du Lac lui écrivait : « Veuillot qui vous aime toujours tendrement me charge de vous en assurer. H serait bien heureux si vous pouviez nous envoyer quelque chose pour V Univers (2). » L'abbé de Solesmes n'envoya rien; ce fut Louis Veuillot qui vint. Nouvelle déception pour lui! En 1865, il avait éprouvé déjà un peu de chagrin que Solesmes qui jusqu'alors n'avait pas changé se fût accru d'un chœur nouveau et eût modifié ainsi l'aspect de l'ancienne église priorale, si harmonieuse, si discrète, si recueillie; en 1867, c'est le père abbé qui avait changé.
Il y a ici près, écrivait-il à sa sœur, un couvent de treize bénédictines qui a surgi de terre, à portée de fusil de l'abbaye, et qui est fort beau. Il en raffole, il n'en bouge plus, et la maison s'appelle Sainte-Cécile. On y parle latin, on y fait de la théologie, et cela va merveilleusement; mais V Année liturgique est au rancart et se terminera toute seule si elle peut, à moins qu'elle ne paraisse nécessaire à Sainte-Cécile, et alors ça ira grand train (3).
Çà et là et dans des lignes que nous ne rapportons pas, le grand journaliste en prend à son aise avec l'exactitude historique: ses renseignements semblent venir de troisième ou de quatrième main. Le P. Laurent Shepherd, qui de tout ce qui se créait à Solesmes comptait bien faire profiter sa chère maison de Stanbrook, jugeait autrement la fondation nouvelle et interrompait la traduction anglaise de V Année liturgique pour faire son pèlerinage annuel, cette année plus empressé et plus attentif que jamais.
L'abbé de Solesmes s'arracha pourtant à ses chers devoirs pour se rendre à une invitation de Mme de Lamoricière, conçue en termes tels qu'il ne put se dérober. Mme de Lamoricière, apparentée à la famille de Mérode, rappelait à dom Guéranger la reconnaissance et la vénération que lui avaient vouées plusieurs des membres de cette famille. Mgr de Mérode devait venu- vers la Saint-Michel consacrer une église près du Chillon.
(1) Lettre du 23 août 1867.
(2) Lettre du 31 août 1867.
(3) Correspondance de Louis Veuillot, t. IL — Lettres à sa sœur, t. Ier, p. 471.
328 DOM GUËRANGER
Je sais, disait la digne veuve du général, que rien ne lui sera plus cher que de vous revoir. Veuillez donc rne faire l'honneur d'accepter l'hospitalité que je vous offre et vous comblerez mes désirs. Hélas! celui qui vous eût reçu avec tant de bonheur n'est plus là pour vous accueillir; mais du haut du ciel il vous bénira de l'honneur que vous ferez à sa veuve et à ses filles (1).
Dom Guéranger déféra à une telle prière. H se rencontra avec Mgr Angebault et M. de Falloux, M. l'abbé Sauvé chanoine de Laval, et M. l'abbé Kichard grand vicaire de Nantes. Au dîner, M. de Falloux eut un mot très aimable pour louer la science du révérendissime abbé de Solesmes, « le restaurateur des institutions monastiques et des études liturgiques dans notre pays de France ».
Dès le lendemain, dom Guéranger regagnait son abbaye; Mgr de Mérode y vint avec lui. L'ancien ministre des armes du gouvernement pontifical, beau-frère du comte de Montalembert, arriva à Solesmes très précisément le jour où se lisait au réfectoire la charte latine de la fondation des messes pour la famille de Montalembert. Ce n'est pas la seule fois qu'advint pareille coïncidence; elle se reproduisit un autre jour encore, nous nous en souvenons, mais trente ans plus tard, en faveur de Mme de Montalembert, De la charte qu'il avait entendue avec une surprise mêlée d'émotion, Mgr de Mérode voulut prendre une copie qu'il se proposait de mettre sous les yeux du comte de Montalembert.
De ses entretiens avec Mgr de Mérode, l'abbé de Solesmes avait appris l'état des choses en Italie. Ce qui restait de l'Etat pontifical était visité par le choléra et menacé par les bandes garibaldiennes, que le gouvernement de Florence désavouait en paroles seulement. La connivence de la monarchie de Savoie avec la révolution était désormais notoire; après Turin, Florence n'était qu'une étape vers Rome. La bravoure des soldats pontificaux à Mentana avait mis en fuite les bandes garibaldiennes. Les troupes régulières italiennes qui avaient occupé déjà divers points de la frontière pontificale s'étaient repliées. M. Rouher, du haut de la tribune, au nom du gouvernement français, au milieu des applaudissements de tout le corps législatif, avait signifié que jamais la France ne permettrait à l'Italie de s'emparer de Rome et du territoire encore soumis au saint-siège; mais ce n'étaient que paroles, et malgré le grand nombre de ceux qui croyaient à la réalité d'une promesse donnée au nom de la France, la révolution pressentait que ce n'était que partie remise.
Avant que se terminât l'année, le prieur de Saint-Martin de Beuron et la princesse Catherine de Hohenzollern voulurent voir de leurs yeux le monastère de Sainte-Cécile. Tous deux arrivèrent dès le 6 novembre, et pendant que la princesse partageait son temps entre Saint-Pierre et
(1) Lettre du 23 septembre 1867.