EXTENSION DE SON INFLUENCE
Sainte-Cécile, dom Maur Wolter reprit avec dom Guéranger les longues conférences d'autrefois. Il célébra la messe conventuelle et présida tout l'office le jour de saint Martin. La fête de sainte Gertrude rappelait le premier commencement de vie monastique, inauguré l'année précédente à Sainte-Cécile la petite : dom Guéranger célébra la sainte messe, les futures moniales la chantèrent avec lui pour la première fois. La pieuse Altesse éprouva une tentation très vive : longtemps elle avait nourri le désir de la vie monastique, et de la voir réalisée ainsi dans ce Solesmes tant aimé lui suggéra d'y réclamer pour elle-même une petite place. Dom Maur Wolter parvint à l'en détourner. Outre que son nom et son influence étaient grandement utiles au monastère de Beuron, son peu de santé, son âge avancé déjà, les difficultés inhérentes à un si tardif changement de vie plaidaient fortement pour une solution négative; elle s'inclina non sans regret. Les deux pèlerins s'en retournèrent vers Saint- Martin de Beuron, heureux de ce qu'ils avaient vu, remplis de gratitude pour les conseils si saints et si sages qu'ils avaient reçus de dom Guéranger. Comme si la fondation de Sainte-Cécile en eût été le signal, les maisons bénédictines anciennes et nouvelles se tournaient à l'envi vers Solesmes. Dom Zelli, le nouvel abbé de Saint-Paul, nourri depuis l'âge de dix ans dans le monastère, écrivait à celui en qui il saluait un ancien profès de Saint-Paul :
Je suis trop persuadé de la bonté et de la charité du père abbé de Solesmes pour craindre d'être oublié de lui. Son cœur, je le sais, est fait sur le modèle de celui de saint Benoît. Ah! si vraiment je pouvais avoir le bonheur d'embrasser Votre Paternité à Rome, que de lumières je pourrais acquérir pour mieux accomplir mon devoir! La maison paternelle de Saint-Paul vous est ouverte. Un de vos fils siège dans le sénat de l'Eglise. Ici tous vous aiment et ceux-là mêmes qui ne vous connaissent pas en personne vous révèrent également (1).
L'abbesse de Verneuil, Mme de Saint- Augustin, entrait en relations avec Solesmes; le prieuré de Sainte-Marie des Anges, à Princethorpe en Angleterre, s'adressait à dom Guéranger pour relever la solennité de l'office divin. D'Allemagne et d'Italie, d'Angleterre et d'Espagne, les œuvres catholiques, les œuvres bénédictines surtout réclamaient ses conseils ou demandaient son appui. Il n'avait rien cherché que le silence et le labeur de son cloître; et, à sa grande surprise, Dieu accroissait de jour en jour l'étendue de son apostolat.
Il n'était pas de solennité monastique qui ne réclamât sa présence et souvent aussi sa parole. Quel que fût l'amour professé par l'abbé de Solesmes pour la stabilité, il ne lui fut pas possible de se dérober toujours.
(1) Lettre du 29 décembre 1867.
330 DOM GUERANGER
Les instances aimables de l'archevêque de Rennes, Mgr Brossais Saint- Marc, le déterminèrent en particulier à ouvrir et à clôturer les fêtes qui signalèrent à Redon le rétablissement du culte public de saint Convoyon, l'abbé de Saint-Sauveur. Après trente ans d'épiscopat, l'évêque d'Autun, désireux de terminer sa vie dans la prière, lui confiait son rêve d'avenir et lui demandait l'abri du cloître pour se préparer à l'éternité.
Ce n'était là qu'un témoignage isolé de la faveur qui revenait à l'institution monastique; d'autres indices étaient plus expressifs encore. Le concile de la province de Bordeaux se tint à Poitiers; l'inspiration de Mgr Pie y fut décisive. Même en faisant très large la part d'influence qui lui revient dans la rédaction des décrets, n'était-ce pas un signe de temps nouveaux et un témoignage éclatant de la reconnaissance de l'Eglise, à trente ans seulement des conflits qui avaient déchiré les premiers jours de l'abbaye de Solesmes, que le concile provincial, non content d'affirmer que les droits des religieux n'ont rien absolument qui puisse gêner l'action épiscopale, qu'ils se rattachent à la primauté du saint-siège dont ils sont une émanation, se réjouît de voir refleurir en France l'état religieux et de publier son décret dans l'église abbatiale de Ligugé où s'était tenue une des dernières sessions?
Le cardinal Pitra était moins rassuré. Les intrigues qu'il avait en 1867 vues de trop près lui faisaient presque redouter la tenue du concile œcuménique qui se préparait. Dans d'autres pays que la France, les avis étaient moins favorables aux religieux; il était à craindre que, défaits dans des escarmouches de détail, les préjugés du gallicanisme et du joséphisme ne s'efforçassent de reconquérir leurs avantages dans la grande assemblée. Nous verrons dans la suite par quel procédé l'ordre de Saint- Benoît s'appliqua à conjurer l'orage.
Le voyage de Marseille en février 1868, la retraite qu'il donna aux moines, puis, sa santé ayant faibli de nouveau, la lenteur forcée de son retour ne laissèrent pas à dom Guéranger le loisir de répondre aussitôt qu'il l'aurait voulu aux inquiétudes du cardinal. Diverses régions avaient réclamé contre l'extension des droits monastiques et contre l'exemption en particulier. Ces protestations contre une discipline de douze siècles ne naissaient pas seulement de l'ignorance des motifs profonds de cette discipline, non plus que de l'impatience naturelle aux pouvoirs même ecclésiastiques de rencontrer en face d'eux des limites; souvent aussi, pourquoi ne pas le reconnaître? les contestations étaient provoquées par l'âpreté à maintenir des privilèges, d'origine assurément très vénérable mais dont la survivance était devenue simplement matérielle, depuis qu'ils n'étaient plus justifiés par la continuité des services rendus, par l'observance, la sainteté et l'édification qui les avaient primitivement obtenus. L'anxiété du cardinal s'augmentait encore de cette considération que ces causes, lorsqu'elles reçoivent une solution, sont