LE LIVRE DE M. D'HALSSONVILEE
réglées par une disposition législative générale, universelle, stipulant pour tous des conditions uniformes, sans acception de nationalités ni de personnes. Le remaniement de la discipline monastique, telle que l'avaient lentement construite au sein de l'Eglise les siècles et les saints, par des mains plus accoutumées à compulser des textes de droit qu'à traiter avec mesure un organisme vivant dont il est si facile de déconcerter tout le jeu par une intervention fâcheuse, en un mot la prétention à corriger, pour l'améliorer, l'œuvre des saints, lui semblait constituer un péril.
Cette préoccupation n'avait guère perdu de son intensité chez le cardinal par ce fait qu'avant rindiction du concile on avait adressé aux généraux d'ordres un programme de questions relatives à l'observance en général et aux vœux d'obéissance et de pauvreté. H en était venu à cet état d'esprit où l'on est anxieux de toutes choses, de celles qu'on sait parce qu'elles ont un côté inquiétant, de celles qu'on ignore parce qu'on les suppose s'abritant du voile de la discrétion. Dom Guéranger était attentif, mais somme toute beaucoup moins inquiet; il pressentait que l'œuvre du concile serait avant tout dogmatique et ordonnée dans le même sens que l'encyclique Quanta cura.
Le comte d'Haussonville venait de fane paraître son grand ouvrage : V Eglise romaine et le premier Empire (1). Malgré le peu d'empressement qu'avait mis le gouvernement impérial à ouvrir à un adversaire politique les archives secrètes du premier Empire, le livre n'en était pas moins d'une très large et très sûre information. La correspondance de Napoléon avait été étudiée avec grand soin, le livre écrit avec un rare talent : l'intérêt ne languissait pas un instant au cours de ces cinq volumes où passaient, sous les yeux du lecteur attentif, tant d'événements dont les conséquences pesaient encore sur la société, tant d'hommes d'Etat et d'Eglise qui reparaissaient à la vie réelle, tant de négociations dont les phases diverses étaient exposées dans une claire lumière. H régnait sur tout le récit l'accent d'une haute et sereine impartialité : l'historien avait parlé de Kome et de Pie VII avec respect; et si le personnage de Napoléon était peu flatté, le luxe des preuves, le témoignage des documents les plus irrécusables mettaient à l'abri de tout soupçon la probité de M. d'Haussonville. Parfois il semblait qu'il se fût complu à défendre contre des imputations odieuses la mémoire de l'impérial persécuteur; mais le souci même de cette loyauté historique ne manquait pas d'une habileté cruelle et le soin jaloux d'écarter de Napoléon les accusations imméritées n'avait, sinon pour dessein, du moins pour résultat que d'assurer plus d'autorité aux charges trop réelles que la correspondance de l'empereur faisait peser lur lui.
(1) V Eglise romaine et le premù r Empire (1800-1814), avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites, 5 vol. in-8°.
Dom Guéranger au milieu de ses travaux eût négligé une œuvre peu sérieuse; il ne crut pas pouvoir taire les réserves expresses que lui suggéraient l'introduction et les deux premiers volumes de M. d'Haussonville. EDes portaient sur des assertions historiques d'une justice contestable, inspirées à l'historien peut-être à son insu par le peu de sympathie qu'il éprouvait pour le pouvoir impérial et pour les œuvres dont il était obligé de lui fane honneur : le rétablissement du culte catholique en France et le concordat; elles portaient bien plus encore sur une grave question de principe que le comte d'Hausson ville avait tranchée au gré de ses théories libérales.
Le pouvoir politique et le pouvoir religieux coexistent de fait au sein de l'humanité. Us s'exercent sur la même matière; individus, familles, sociétés leur appartiennent simultanément encore que non au même titre ni en vue des mêmes fins. Mais ces diversités ne peuvent faire que les deux pouvoirs ne se rencontrent et ne se coudoient à chaque heure dans l'exercice de leur action. De là naissent des problèmes de frottement et de contact. Lorsque les deux pouvoirs sont réunis en une même main, lorsque l'empereur est tout à la fois détenteur du pouvoir politique et du pouvoir religieux, césar et grand prêtre, comme dans la Rome ancienne, cette concentration écarte jusqu'aux chances de rencontres hostiles. Le conflit ne saurait exister que dans les sphères inférieures; dès qu'il remonte au pouvoir premier, il s'évanouit de lui-même, et ce que le prince ordonne a force de loi pour les deux directions qui émanent de lui II en est de même quand les questions religieuses ressortissent finalement à un tribunal qui dirime au nom du pouvoir civil, le conseil du roi ou le saint-synode; mais là où subsiste encore la distinction des pouvons conquise par le sang du calvaire et par le sang des martyrs, l'autorité religieuse personnifiée dans l'Eglise, l'autorité politique concentrée dans l'Etat demeurent en face l'une de l'autre dans leur irréductible dualité, agissant et prescrivant chacune pour leurs fins respectives.
Il est facile à priori de reconnaître à quels systèmes définis de relations aboutira nécessairement cette dualité persistante de deux grands organismes vivants, s'exerçant sur les mêmes individus et les mêmes sociétés : — confiance de part et d'autre, entente cordiale en vue d'une action commune et parfois, dans le dessein de maintenir cette entente. fixation lorsqu'il y a heu, par voie de concordats, des conditions et des droits réciproquement consentis; — ou bien la neutralité, l'ignorance mutuelle affectée, l'Eglise libre dans l'Etat libre, la méconnaissance voulue de relations qui sont données dans le fait; enfin et comme corollaire fatal de ce dernier système, l'inimitié et la persécution, le jour toujours prochain où celui qui détient la force s'impatiente d'une limite et s'irrite d'une autorité toute morale qui le juge ou lui résiste au nom de la conscience.