LE LIVRE DE M. D'HAUSSONVILLE
Entente positive ou ignorance mutuelle, tels sont les deux termes entre lesquels oscillent les relations de l'Eglise et de l'Etat. Or de ces deux systèmes, soit tempérament, soit éducation, soit influence du milieu politique auquel il appartenait, c'était au second que s'était rangé délibérément l'auteur de V Eglise romaine et le premier Empire. A l'exemple de Montalembert, il voyait dans la formule de VEglise libre dans VEtat libre la charte des relations nouvelles entre l'Eglise et l'Etat; le système concordataire lui semblait définitivement jugé. Selon lui la dignité du pouvoir religieux courait un grand péril dans un consortium étroit avec l'autorité politique si prompte à l'oppression; ce lui était une inquiétude et un chagrin que l'Eglise consentît à aliéner une part de son indépendance, en échange de l'aumône matérielle qui lui était assurée par le budget des cultes. Ses préférences, au lieu de s'orner simplement de variations éloquentes sur le thème de la liberté, semblaient s'appuyer des enseignements de l'histoire politique et s'offrir au lecteur comme le fruit d'une longue enquête sur vingt années où tous les problèmes avaient été agités, discutés, résolus ou tranchés violemment. Elles formaient dès lors la moralité historique à recueillir du drame qui n'avait commencé avec les négociations léonines du concordat que pour mettre aux prises, dans un lamentable duel, les deux signataires devenus, en vertu même de leur œuvre commune, irréconciliables ennemis.
H est vrai que M. d'Haussonville s'était défendu de traiter doctrinalement ces matières; mais il reconnaissait qu'elles préoccupent théoriquement beaucoup d'esprits et, tout en protestant, comme autrefois M. de Broglie, n'avoir aucune compétence théologique, il n'en apportait pas moins à la thèse de la séparation de l'Eglise et de l'Etat tout l'effort de son habileté, tout l'appui de sa large information. L'abbé de Solesmes avait la singulière fortune de retrouver en face de lui, au lieu du naturalisme historique qu'il avait antérieurement démasqué, le naturalisme politique pour qui l'idéal de la société actuelle est de marcher à ses destinées sous le seul joug de la liberté, comme si le calvaire n'avait rien amené dans le monde, comme si le Christ n'était pas de droit le roi des nations, comme si Dieu et l'Eglise n'existaient pas! H ne faillit pas à sa tâche et, en rendant un hommage mérité au talent de l'écrivain, à 1* intérêt et à la clarté de son récit, à la valeur des sources auxquelles il avait puisé, il signala avec une ferme courtoisie le danger d'une doctrine en désaccord avec l'enseignement catholique et le sens chrétien.
Les sophismes ordinaires de l'école libérale ne trouvèrent pas grâce devant lui. Après avoir préconisé le système américain comme l'expression supérieure et définitive des relations entre l'Eglise et l'Etat, le comte d'Haussonville faisait remarquer non sans habileté qu'il y avait des conditions préalables à l'importation, dans notre société européenne,
du système de la séparation. « H tombe sous le sens, disait-il, qu'il ne saurait être appliqué au sein des pays où de sévères entraves sont mises par les lois à la liberté de la parole et de la presse, au droit de réunion et d'association (1). » C'était souder ensemble à double fin une thèse religieuse et une thèse politique.
Si je comprends bien ce qu'a voulu dire M. d'Haussonville, reprenait dom Guéranger, la séparation de l'Eglise et de l'Etat est une des conséquences de la liberté de la presse et généralement des franchises vers lesquelles tendent aujourd'hui les diverses sociétés dans leurs rapports avec leurs gouvernements. J'avoue ingénument que je n'ai pu encore découvrir la relation qui peut exister entre la liberté de la presse et la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La constitution politique d'une nation est un fait et l'existence de l'Eglise en est un autre. Qu'un gouvernement soit purement monarchique, qu'il soit constitutionnel, qu'il soit républicain, cette diversité dans la forme n'implique en aucune façon soit l'union soit le divorce avec l'Eglise. Toute la question consiste à savoir si le catholicisme existe au sein de la nation. Dans le cas de l'affirmative, l'Eglise aspire à contracter des rapports avec l'Etat dans le but d'aider au salut des âmes qui est sa fin. Elle n'a point à se préoccuper des formes politiques qui ont prévalu dans le pays; mais comme elle n'est pas seulement une société d'âmes et comme elle a son existence extérieure, il est nécessaire qu'elle soit, comme société, en rapport avec l'Etat. Mettre l'abolition des concordats sur la même ligne que les franchises qu'une nation peut conquérir sur le pouvoir qui la régit, c'est une étrange aberration. Quels que soient les développements, les progrès dont la constitution politique d'un Etat vient à s'enrichir, la société religieuse n'en demeure pas moins existante dans son sein et n'en a pas moins droit à son degré de liberté et d'action. Les changements politiques ne peuvent rien enlever à sa situation qui est un fait. La puissance morale et la valeur numérique ont droit, ce semble, à être prises en considération, quand bien même il s'agirait d'un Etat qui n'aurait pas l'orthodoxie pour premier article de sa constitution (2).
Louis Veuillot exultait.
Voilà ce qui s'appelle discerner, discuter, juger. J'éprouve une joie profonde à lire cet enseignement si net, si fort, si calme, si limpide. Véritablement, j'ai eu ce matin une des bonnes heures de ma vie. Mille remerciements de tout le monde. ^Xous allons bien et nous avons tous ce matin un petit air qui fait plaisir (3).
Chose remarquable, l'accent de M. le comte d'Hausson ville était le même.
Monsieur l'abbé, écrivait-il, j'ai lu votre article avec un vif plaisir. Il n'y a
(1) L'Eglise romaine et le premier Empire, t. Ier, introduction, p. vu.
(2) LUnivers, 18 mai 1868.
(3)lLettre du|18 mai 1868.