CRITIQUE DE M. CHAUSSON VILLE
pour des propos de tribune, ni pour des articles de journaux, ni pour quoi que ce soit (1).
Il montrait aussi, selon l'expression du ministre Cacault, comment la séparation de l'Eglise et de l'Etat étant contraire aux maximes fondamentales de l'Eglise, l'Eglise s'y refuserait toujours en vertu du droit naturel concédé à chacun de ne pas s'égorger soi-même.
Rome, disait l'abbé de Solesmes, ne cessera jamais de condamner cette utopie qui renverse de fond en comble la fin pour laquelle Dieu a créé le genre humain; elle la flétrira comme antichrétienne, lors même que tous les Etats ayant subi et accepté le joug de la révolution auront proclamé le divorce entre le spirituel et le temporel. Je m'étonne que l'éloquent historien s'en montre surpris et plus encore qu'il espère la faire changer d'avis. Un catholique est celui qui reçoit avec soumission l'enseignement de l'Eglise; or elle a toujours enseigné que l'Eglise et l'Etat doivent être unis dans la société chrétienne. Récemment encore elle vient d'intimer ce principe à ses fidèles en réprouvant la doctrine contraire. M. d'Haussonville devrait donc perdre l'espérance de faire goûter ses idées aux catholiques. Ils ont pris leur parti; c'est pour eux une affaire de conscience, et leur Eglise n'étant la vraie Eglise que parce qu'elle ne change pas, ils s'en tiennent par devoir et par conviction aux enseignements qu'elle leur donne (2).
Aussi longtemps que les réserves de dom Guéranger affectèrent une revendication en faveur des principes trop méconnus dans son travail, il ne semble pas que M. d'Haussonville s'en soit ému outre mesure. Recevoir une leçon de catéchisme est toujours une mortification; mais on ne pouvait contester que le critique fût compétent, et M. d'Haussonville avait reconnu dès les premières heures non peut-être sans dédain que la théologie ne lui était pas familière. H se contint plus difficilement lorsque, passant de la région des principes dans la région des faits historiques, dom Guéranger s'appliqua à replacer dans leur vrai jour les conditions réelles du concordat de 1801. L'historien perdit alors quelque peu de son sang-froid et, dans une lettre très habile, adressée cette fois au public lui-même par la voie de la presse, il maintint comme appartenant à l'histoire telles assertions dont son critique avait signalé le caractère conjectural. Cette lettre a paru dans V Univers du 21 décembre 1868 en même temps que la réponse de l'abbé de Solesmes. Cette réponse fut décisive. M. d'Haussonville n'insista pas; il avait été à même de reconnaître en cette rencontre que si chez dom Guéranger le théologien était sûr, le dialecticien était ferme et l'historien admirablement informé.
(1) L'Univers, 20 juillet 1868.
(2) U Univers, 21 septembre 1868i
338 DOM GUERANGER
Les articles où l'abbé de Solesmes fit la critique des deux premiers volumes de M. d'Hausson ville se succédèrent avec lenteur au cours des six derniers mois de l'année 1868 (1). Dom Guéranger était obligé par les circonstances de mener de front des travaux variés auxquels sa santé suffisait à grand'peine. H n'avait pu refuser à de Eossi de présenter aux lecteurs français le deuxième volume de la Roma sotterranea. M. Amédée Thayer, sénateur, venait de mourir; avec lui, c'était un des plus généreux bienfaiteurs de l'abbaye de Solesmes qui s'en allait vers Dieu. La reconnaissance faisait une loi de soutenir Mme Thayer dans sa cruelle épreuve.
Un épisode se rattache à la période où nous sommes parvenus : le départ pour Issy d'un jeune novice à l'âme ardente, passionnée, presque romanesque. De singuliers scrupules l'avaient saisi dès son entrée au postulat. H gémissait d'être trop heureux à Solesmes; son bonheur l'inquiétait, lui semblait, sinon une faute, au moins la matière d'un sacrifice que Dieu sollicitait de lui. Deux ans s'écoulèrent avec des alternatives de calme et de rêverie; la profession religieuse qui fixe la stabilité sembla au jugement de ses maîtres dépasser ce que pouvaient porter ses épaules. H sortit de Solesmes, en proie au chagrin. « Au nom du père abbé, disait-il, tressaille en moi tout ce qu'il y a de plus profondément et de plus tendrement affectueux (2). » Sans le savoir, il allait au martyre. Trois ans plus tard le 26 mai 1871, il était massacré à Belleville par les forcenés qui détenaient Paris : son nom était Paul Seigneret.
Mais plus que tous autres soucis, ce qui occupait alors l'abbé de Solesmes, c'était la rédaction des déclarations de Sainte-Cécile auxquelles il consacra une année presque entière. Avait-il pressenti que son travail était à plusieurs fins et serait immédiatement adopté par d'autres maisons religieuses qui en feraient, avec la règle de saint Benoît, la loi organique de leur vie? Quoi qu'il en soit, il voulut le préparer avec grand soin et lut attentivement le texte des constitutions pour moniales qu'il avait sous la main, dans le dessein d'organiser sagement le gouvernement intérieur d'un monastère de vierges.
En 1837, la nécessité de fournir sur l'heure aux examinateurs romains lui avait fait adopter, à l'exemple de la congrégation de Saint-Maur, la forme de constitutions, c'est-à-dire un texte d'une teneur continue, exposant de façon méthodique tous les devons de la vie bénédictine. Cette fois, désireux de maintenir la sainte règle en évidente possession de toute son autorité, il prit la forme de déclarations. L'Eglise ou les usages monastiques ont parfois ajouté à la sainte règle, modifié et inter-
(1) Ils parurent les 18 et 31 mai, 23 juin, 20 juillet. 21 septembre, 23 novembre et 21 décembre; d'autres suivirent en 1869 sur le deuxième volume.
(2) Paul Seigneret, séminariste de Saint-Sulpice, par un directeur du séminaire de Saint-Sulpice (5e édit.), chap. m. p. 165.