PREMIÈRES PROFESSIONS A SAINTE-CÉCILE
prêté ses prescriptions; par ailleurs, il est tel chapitre de cette règle primitivement écrite pour des moines, qui pour des moniales ne saurait avoir d'application pratique : les déclarations, morcelées et adaptées aux divisions de la sainte règle, définissent, précisent, interprètent. Mené avec lenteur durant la saison où les hôtes affluaient au monastère, le travail de rédaction fut achevé au commencement du mois d'août et approuvé par Mgr Fillion. L'admirable évêque remerciait l'abbé de Solesmes de lui avoir fourni l'occasion de lire en entier et de suite la règle de Saint-Benoît. « J'en ai conçu une haute idée, disait-il, et un vif regret de n'avoir pu développer le germe de vocation que j'avais eu dans ma jeunesse (1). » M. Coulin était alors à Solesmes. N'ayant pu assister à la cérémonie de vêture, il s'était réservé pour le jour de la profession. A son passage au Mans, le bon chanoine avait témoigné le désir de visiter le monastère; il avait en effet plus qu'aucun autre titre à une exception. L' évêque ne crut pas néanmoins devoir déroger aux lois de la clôture. « Je lui ai paru bien sévère, écrivait-il, mais j'ai refusé absolument (2). » Le 15 août 1868 fut l'une des journées les plus radieuses de la vie de dom Guéranger. De Marseille, de Ligugé, des environs de? Solesmes, tous ceux qui prenaient intérêt à la fondation des moniales s'étaient réunis. Un seul des amis de Solesmes, et dont la place était marquée en cette fête, fut absent, le P. Laurent Shepherd, retenu près de sa mère mourante. Les sept premières moniales émirent leur profession selon un cérémonial concerté entre l'abbé de Solesmes et l' évêque du Mans. Dans un trop grand nombre de monastères, le rite de la consécration des vierges, tel qu'il est réglé au pontifical romain, était tombé en désuétude, soit parce qu'il est réservé aux prélats, soit parce que la seule profession est après tout requise pour faire des moniales et que, la profession religieuse une fois émise, les évêques pour divers motifs n'avaient pas jugé à propos d'y surajouter la consécration. Dom Guéranger voyait grand avantage pour la dignité de la vie monastique à la fusion de ces deux rites, et l'évêque du Mans partageait les mêmes convictions. A la faveur du décret de la congrégation des Rites du 12 décembre 1S57. Mgr Fillion approuva la fusion. Après avoir reçu la profession (Ifs moniales, l'abbé de Solesmes les consacra solennellement au Seigneur d'après la forme du pontifical romain. Cette union des deux fonctions liturgiques, profession et consécration, fut ensuite approuvée par l'autorité pontificale le 21 juin 1876 à la demande du cardinal Pitra. C'est aussi à la chère Eminence que les professes durent de recevoir, au cours de la cérémonie, la bénédiction du souverain pontife. Elle leur venait rie Sainte-Marie-Majeure, un samedi.
(Il Lettre du 12 août 3368.
(2) im.
Kestait à donner une prieure à la communauté régulière déjà formée. Dom Guéranger ne voulut point pour la désigner se prévaloir de son titre de fondateur; l'évêque du Mans de son côté se récusa. Il fallut procéder à l'élection. La révérende mère Cécile Bruyère fut élue. Ses sœurs qui depuis deux ans l'avaient vue à l'œuvre lui confirmèrent ainsi de leurs suffrages la supériorité que dom Guéranger lui avait décernée dès le premier moment. Tous ces événements furent portés à la connaissance de l'évêque.
J'ai vécu à Solesmes autant qu'au Mans, répondait-il, pendant la profession de nos chères filles et l'élection de la mère prieure. Rien ne me surprend dans les détails si touchants et si pleins d'intérêt que vous me donnez; mais je ne puis m'empêcher d'admirer l'attention de Notre-Seigneur qui fait descendre la bénédiction de son vicaire sur ses épouses au moment même où elles se consacrent à lui. Que Dieu continue à bénir ce monastère dont il a lui-même choisi et rassemblé les pierres fondamentales. Qu'il y soit loué, aimé et servi bien longtemps après nous : c'est le vœu reconnaissant de celui qui vous est bien respectueusement dévoué en Notre-Seigneur (1).
La bulle d'indiction du concile du Vatican était datée du 29 juin 1868; elle convoquait les évêques à Rome pour la fête de l'Immaculée Conception de l'année suivante et déclarait le dessein de cette grande assemblée : « Porter remède aux maux du siècle présent dans l'Eglise et dans la société. » Nous n'avons pas à redire ici l'accueil qui fut fait par la presse à la bulle Mtemi Patris, ni l'étonnement que ressentirent les souverains de n'avoir pas été appelés à siéger au concile, non plus que la fébrilité inquiète d'un parti trop disposé à porter dans les questions d'église les habitudes de la vie parlementaire et à préparer un concile comme on crée une majorité. Ces agissements inquiétaient l'abbé de Solesmes, non qu'il doutât de l'appui que Dieu a promis à son Eglise, mais il redoutait pour les âmes de plusieurs le contre-coup de ces imprudentes excitations. Il croyait que le recueillement et la prière étaient une plus sûre préparation à l'œuvre de Dieu.
Depuis que le chevalier de Rossi était venu le surprendre à Solesmes, l'amitié lui avait fait continuer son examen de la Roma sotterranea. Sans interrompre la campagne dirigée contre M. d'Haussonville, il trouvait le loisir de consacrer à son ami trois longues études (2) où il retrouvait avec joie les premières origines de l'Eglise, le travail secret du christianisme transformant peu à peu la société romaine, atteignant son patriciat, y trouvant des adeptes et un appui, recueillant le sang le plus pur de la Rome antique pour s'y former des docteurs comme Clément,
(1) Lettre du 18 août 1868.
(2) L'Univers, 27 octobre et 7 décembre 1868, 4 février 1869.