LES ABBÉS AU CONCILE
des vierges et des martyres comme Agnès et Cécile. En analysant le livre de M. de Rossi, dom Guéranger songeait à l'édition définitive de l'histoire de sa chère sainte et à l'introduction dont nous aurons à parler ensuite.
Au milieu de ces travaux lui vint la nouvelle des progrès de Saint-Martin de Beuron. Le jeune monastère avait promptement réuni les douze religieux prof es qui d'après les dispositions pontificales assuraient au prieuré le titre d'abbaye. A défaut de l'abbé de Solesmes que son âge et ses travaux retenaient impérieusement, dom Maur Wolter sollicitait pour l'inauguration de ses fonctions abbatiales la visite du révérendissime dom Bastide qui avait été, on s'en souvient, très mêlé aux commencements du monastère adulte aujourd'hui : la présence de l'abbé de Ligugé en cette circonstance solennelle devait être la reconnaissance du patronage solesmien.
Déjà l'Allemagne monastique se préparait au concile et, sous la présidence du Dr Haneberg, abbé de Saint-Boniface de Munich, un congrès avait réuni à Saint-Pierre de Salzbourg les abbés de Lambach, de Salzbourg, de Raigern, de Gries, de Prague, de Michelbauern, de Metten, d'Augsbourg, de Disentis, et le prieur de Saint-Martin de Beuron. On y avait discuté les points de discipline régulière à proposer au concile et en particulier un système de confédération monastique sur lequel nous aurons dans la suite à revenir. Dom Maur Wolter n'avait pas négligé de se fane avec discrétion l'organe des principes monastiques sur lesquels Solesmes s'était relevé; sa parole avait été accueillie avec faveur.
D'après les termes de la bulle d'indiction, tous les prélats réunis à Salzbourg se croyaient dûment convoqués au concile et, en se séparant, c'est à Rome qu'ils se donnèrent rendez-vous pour le 25 novembre 1869. Le souverain pontife avait dit : Volumus, jubemus omnes ex omnibus locis tam venerabiles fratres patriarchas, archiepiscopos, episcopos, quam dilectos filios allâtes ad hoc œcumenicum concilium a Nolis indictum venire debere. Cela ne faisait de doute pour aucun, et le cardinal Pitra joignait ces mots à l'envoi de la bulle Mlernï Patris : « Votre droit d'être convoqué est trop solennellement inscrit dans la bulle pour que vous ne l'ayez pas reçue par voie officielle. Si contre toute attente il en était autrement, il importe que j'en sois informé (1). » Le cardinal applaudissait à l'initiative du petit congrès de Salzbourg; il se réjouissait de la prospérité de Saint-Martin de Beuron dont le prieur venait de recevoir la bénédiction abbatiale à Saint-Paul de Rome des mains du cardinal Reisach et avait voulu prendre possession de ses fonctions abbatiales au chapitre et au chœur de Saint-Martin de Beuron,
(1) Lettre de juillet 1868,
342 DOM GUERANGEH
guidé par l'abbé de Ligugé, délégué de l'abbé de Solesmes. Bien que représenté par l'un de ses fils, dom Guéranger avait voulu saluer de ses plus affectueuses félicitations l'avènement du nouvel abbé qui le remert i ut avec une filiale émotion.
Votre Paternité a couronné par de nouveaux bienfaits les grands sacrifices et la sollicitude paternelle qu'elle nous a, dès le commencement, si généreusement témoignés. Je n'ai guère besoin d'assurer que nous en garderons une éternelle reconnaissance et un doux et saint souvenir devant Dieu, qui seul pourra récompenser tout ce que nous devons à Votre Paternité. Que notre Père céleste veuille faire de la famille de Saint-Martin de Beuron une digne fille de la vénérable abbaye mère de Solesmes (1)!
La même lettre qui contenait l'expression de cette gratitude sollicitait aussi de dom Guéranger une rédaction de statuts généraux qui servissent de base à une confédération bénédictine. Il en avait été parlé déjà dans la conférence de Salzbourg, et nous ne pouvons nous dérober à la nécessité d'expliquer en quelques mots l'origine première de ce dessein. Fut-il primitivement inspiré par un motif de défense légitime? Nous n'oserions ni le nier ni l'affirmer sûrement. Les abbayes italiennes dépendantes du Mont-Cassin étaient alors bien désolées. Sauf quelques rares monastères que leur nom et leur observance défendaient encore contre la déchéance presque universelle, la solitude morne envahissait, l'un après l'autre, les cloîtres autrefois si peuplés des grandes abbayes bénédictines; les vocations se faisaient de plus en plus rares et, par leurs étonnantes complaisances pour un pouvoir sacrilège et usurpateur, certaines abbayes s'étaient attiré un grand discrédit. Et voici que, à point nommé, comme pour recueillir l'héritage qui semblait échapper aux mains débiles des cassinesi, s'élevait à côté d'eux une congrégation jeune, florissante, très active, dont les rameaux généreux s'étendaient non seulement en Italie où elle avait son centre, mais en France, en Espagne, en Angleterre. Les nations européennes devenaient ses provinces et les moines du Mont-Cassin, mesurant avec une part d'effroi les rapides accroissements de cette congrégation nouvelle, pressentaient l'heure du dénouement fatal, inévitable, auquel les condamnait leur petit nombre : l'absorption. Dom Maur Wolter, moine de Saint-Paul, avait sans doute recueilli quelque chose de ces impressions. Moine aussi de Saint-Paul, chef d'une famille bénédictine qui avait jusque-là gardé son lien d'affiliation à la congrégation du Mont-Cassin, dom Guéranger n'ignorait pas du tout que ceux qui favorisaient ces projets d'absorption et de conquête affectaient de nommer les moines de Solesmes des cassiniens de France, cassinesi di Francia (2); mais il n'en avait cure et tout
(1) Lettre du 3 novembre 1868.
(2) Lettre du cardinal Pitra à D. Guéranger, 13 juin 1868,