‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 130 sur 187 · PROJET DE FÉDÉRATION MONASTIQUE · texte numérisé non relu

PROJET DE FÉDÉRATION MONASTIQUE

occupé de travaux sérieux demeurait étranger à ces inquiétudes. Il croyait à l'avenir de sa famille monastique; la rivalité du Mont-Cassin et de Subiaco ne l'empêchait pas de dormir en paix. Ajoutons que pour des causes faciles à assigner la France est moins que l'Italie sujette à ces terreurs.

Il était néanmoins un motif auquel dom Guéranger demeurait plus accessible. Le concile du Vatican allait prochainement s'ouvrir : il y serait parlé des réguliers. Un certain nombre d'évêques leur étaient notoirement peu favorables : n'était-ce pas une sorte de mise en demeure de se concerter, afin de proposer avec plus d'ensemble et par conséquent plus d'autorité les questions de discipline régulière et leurs solutions? Et dans le cas infiniment probable où les droits des réguliers et leur situation dans l'Eglise seraient menacés, n'y avait-il pas prudence élémentaire à pressentir sur quel point se produirait l'effort hostile? Or comment des prélats réguliers, à l'état désagrégé, ne représentant chacun que les intérêts privés de leur monastère ou même les intérêts limités de leur congrégation, seraient-ils capables de supporter un assaut sérieux? Une troupe dispersée est vaincue d'avance; la force vient de l'union, de l'entente, d'un concert commun. Ce n'est pas que l'on voulût méconnaître les distinctions profondes qui définissent sans les diviser les diverses familles bénédictines : nées au cours des siècles, sous des latitudes diverses, sous l'influence de besoins variés, très différentes de formation et d'éducation, avec des constitutions spéciales, des caractères et une physionomie qui sont en elles l'œuvre de leurs fondateurs et le produit des temps, on ne saurait sans les éteindre les ramener toutes à un dénominateur commun; mais n'était-il pas possible du moins de les grouper toutes dans une fédération large, définie par leur commun attachement à quelques éléments premiers, reconnus comme essentiels à la vie monastique? Viendrait le jour où l'un quelconque de ces éléments se trouverait menacé; et au lieu d'un effort dispersé et d'une résistance endettée, sporadique et partant inefficace, l'assaillant trouverait devant lui une masse compacte, un étroit et puissant faisceau.

L'abbé du Mont-Cassin, l'abbé de Saint-Paul, dom Zelli, applaudissaient à ces idées qui avaient trouvé en l'abbé de Saint-Martin de Beuron un organe résolu. Au lieu de remettre à une commission la rédaction des statuts de ce groupement monastique, il avait fait prévaloir la pensée de confier aux lumières et à la discrétion d'un seul le soin de définir les éléments premiers sur la base desquels s'édifierait la fédération projetée. Fixer ces éléments, en faire les assises de l'union, c'était en même temps couper court à toute velléité de conquête et se préparer une force au sein du concile; c'était aussi par surcroît réveiller de leur torpeur divers monastères d'Italie et d'Allemagne, y ramener le désir de l'observance et affirmer aux yeux de tous la grande fraternité bénédictine. Le projet

ne manquait pas de grandeur. L'Italie, l'Allemagne, la France y devaient concourir; on ne désespérait pas de faire entrer l'Angleterre dans le concert. De plus, c'était une très délicate attention de demander à l'abbé de Solesmes le programme de cette vaste centralisation; il n'est que plus intéressant d'observer l'accueil très mesuré qu'il fit à ce projet. Il crut qu'il fallait tout d'abord s'entendre et converser de vive voix. Le révérendissime dom Maur Wolter saisit avec empressement l'invitation de venir à Solesmes, mais un peu plus tard, au commencement du printemps de 1869, les médecins l'ayant confiné pour l'hiver à Saint- Martin de Beuron. Sans méconnaître aucunement l'opportunité de certaines mesures de prudence, l'abbé de Solesmes n'ignorait pas non plus que l'ensemble du grand projet poursuivi par dom Maur Wolter ne rencontrerait que peu de faveur auprès de la congrégation anglo-bénédictine, entraînée depuis deux siècles dans une autre direction, et auprès de la majorité des abbayes d'Italie et d'Allemagne. Attentif à ne remuer pas les éléments tranquilles, quieta non movere, il redoutait que, soulevés prématurément, bien des problèmes de discipline régulière n'amenassent des solutions regrettables. Il convient de n'intervenir qu'avec prudence dans une économie vivante. H est plus facile d'édicter des lois que de créer des mœurs : les tenants du parlementarisme sont seuls à penser que les questions se règlent avec des formules et des prescriptions. De plus, dom Guéranger, homme du passé et de la tradition, était réfractaire à l'idée d'une centralisation monastique.

Ce qui fait la force des jésuites, disait-il, fera notre danger. Chaque famille monastique prend la physionomie du pays où elle s'établit. Les abbayes ferventes et florissantes grandissent d'elles-mêmes; les autres, — cela est constant dans l'histoire, — ne se réforment pas par simple voie d'autorité. Un monastère, être vivant, être de tradition, se relève par la doctrine, par la prière et le dévouement de quelques-uns, par l'intelligence de la règle, par l'imitation généreuse d'un milieu voisin et fervent, par son retour à l'air natal et aux conditions de son berceau. C'est notre histoire de quatorze siècles. Le jour où nous serons doués de centralisation sera le jour où toute réforme deviendra impossible, la spontanéité vivante étant abolie, remplacée qu'elle sera par des rouages administratifs très parfaits qui imiteront la vie mais qui ne sont pas la vie.

Dom Maur Wolter était loin de songer à un lien fédératif qui gênât l'indépendance des congrégations et aboutît à effacer leur caractère. A ses yeux il y avait là une question de tact, de discrétion et de mesure, et il estimait que seule l'expérience de l'abbé de Solesmes pouvait équitablement concilier des exigences opposées et des intérêts en apparence contradictoires.

Chose remarquable, à la même heure le cardinal Pitra, que la confiance de Pie IX venait de nommer par un rescrit du 16 janvier 1869

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