SÉJOUR A ROME
séparée de lui par une muraille, la châsse d'argent revêtue de cyprès où repose la vierge martyre : c'était trop de joie! Toutes les fatigues du voyage furent oubliées. S'il en était resté quelque trace, elle eût été effacée par l'accueil qu'il reçut du cardinal Fornari, à Saint-Paul de son ami l'abbé Falcinelli, au Vatican même de Mgr de Mérode. L'abbé de Solesmes croyait ne venu à Rome que pour y traiter les intérêts de son abbaye; il se trouva dès la première heure invité à donner son avis sur plusieurs questions liturgiques et autres qui réclamèrent ses études et son temps. Se dérober était de toute manière impossible : cette déférence singulière à un nouveau venu lui était un trop grand honneur. Les relations qui se créaient ainsi devaient assurer d'avance le succès de ses propres affaires. A l'insu du cardinal Fornari lui-même, le souverain pontife venait par une sorte de motu proprio de nommer dom Guéranger consultera: de la congrégation de l'Index, puis consulteur de la congrégation des Rites. L'abbé de Solesmes sembla tout d'abord étourdi de cette pluie de faveurs à laquelle il n'était aucunement préparé. Lorsqu'il en dit un mot discret à sa communauté, il se plut à partager avec les siens l'honneur si inattendu et à reconnaître dans la double distinction à lui conférée par Pie IX la double consécration et des doctrines théologiques qu'il avait soutenues et des travaux qui avaient préparé en France la rénovation liturgique.
Il n'eut pas à attendre longtemps l'audience pontificale. Pie IX, qu'il voyait pour la première fois le 28 novembre 1851, l'accueillit avec beaucoup d'affabilité. Le titre de grand Uturgiste dont il plut au souverain pontife de le saluer tout d'abord dut être doux au cœur de l'abbé. Et aussitôt la conversation s'engagea sur les affaires de France, questions de doctrines, de discipline, de personnes surtout, en termes de grande confiance et presque de familiarité. « Le pape est d'une grande affabilité et d'une grande douceur, écrivait dom Guéranger; c'est là ce qui frappe tout d'abord. Les yeux sont très vifs; une santé parfaite, un peu d'embonpoint, beaucoup d'aisance dans les manières, beaucoup de sérénité et de gaîté. Il m'a paru moins imposant que Grégoire XVI (1). »
Nous ne redirons pas ici ce qu'était la vie de dom Guéranger à Rome; ce serait chose superflue. Les longs mémoires qu'exigeait de lui, avec les intérêts de sa communauté qu'il venait défendre, la discussion des questions parfois épineuses qu'on se plaisait à lui confier, les visites, les heures d'antichambre, les entretiens presque journaliers avec le cardinal Fornari lui laissaient peu de loisir; puis venaient les pèlerinages de piété, les recherches archéologiques; enfin la mise à jour d'une correspondance qui s'étendait démesurément. Il n'est presque aucune de
(1) Lettre à D. Segrétain, 29 novembre 1851.
48 DOM GUERANGER
ses lettres qui ne commence par une formule d'excuses; mais finalement chacun de ses fils, chacun de ses amis, chacun de ses convertis avait son heure. A la douce et libre souplesse qui lui faisait prendre avec tous un langage différent et paternellement approprié, chacun aurait pu croire que l'abbé de Solesmes n'avait à Rome même d'autres intérêts que ceux qu'il réglait avec sa paisible sérénité. Son séjour romain menaçait de se prolonger du fait de la lenteur ordinaire avec laquelle s'instruisent les affaires ecclésiastiques, doublée encore de l'étude des causes inattendues qu'on lui avait déférées; il l'avait prévu dès son départ et d'avance se disait heureux s'il pouvait être de retour pour la fête de sainte Scholastique. Un événement soudain, qui par contre-coup pouvait entraîner pour son monastère de vrais périls, faillit suspendre le travail commencé et ramener en France l'abbé de Solesmes.
Nous l'avons dit déjà, la mésintelligence avait commencé dès 1850 entre l'Assemblée nationale et la Présidence. C'était en 1852 que prenaient fin les pouvoirs de Louis-Napoléon. En même temps que les divers partis politiques escomptaient à leur profit les chances de la succession qui bientôt s'ouvrirait, le parti révolutionnaire, momentanément comprimé par la main vigoureuse et résolue du pouvoir, toujours menaçant néanmoins, avait marqué d'avance cette année qui allait commencer comme l'ère opportune de ses impatientes revendications. Le président ne s'abandonna pas; au lendemain des vacances parlementaires, il appela auprès de lui un ministère tout entier choisi en dehors de l'Assemblée. C'était presque un défi. Quelques jours plus tard dans un message à l'Assemblée, il demandait le rétablissement du suffrage universel afin d'enlever à la guerre civile son drapeau, à l'opposition son dernier argument (1). La majorité, pour s'assurer le dernier mot dans ce conflit et conjurer le coup d'Etat, voulut se garantir le droit d'en fane un elle-même; elle répondit aux actes du président par une proposition de loi qui donnait à l'Assemblée le droit de requérir la force armée le jour où elle se croirait en cas de légitime défense. Ce projet fut écarté; mais la majorité s'empressa de lui en substituer un autre qui limitait les pouvoirs personnels du président. Il est vrai qu'à cette heure-là même les événements s'appliquaient à donner tort à l'Assemblée : l'émeute s'essayait à Paris, les départements du Cher et de la Nièvre étaient mis en état de siège.
La lutte engagée depuis dix-huit mois était arrivée à l'état aigu, quelle en pouvait être l'issue? Rome apprit le 8 décembre que l'Assemblée nationale avait été dissoute par un décret présidentiel, le suffrage universel rétabli, Paris mis en état de siège, le peuple français convoqué dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu'au 21; elle
(1) L'Univers, 5 novembre 1851.