‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 132 sur 187 · PROJET DE FEDERATION BENEDICTINE · texte numérisé non relu

PROJET DE FEDERATION BENEDICTINE

l'office divin et de la sanctification personnelle dans la retraite du cloître, tel était pour lui l'élément essentiel et premier, la conception très simple et très large de la vie monastique. Le travail intellectuel n'était pas exclu à coup sûr, mais il venait à son rang, à ses heures, ne devait ni diminuer la prière, ni obstruer la vie, ni confisquer toute la pensée, ni déconcerter la stabilité; un moine selon lui n'avait pas le droit de travailler comme un membre de l'Institut, et il réprimait avec une douce fermeté les intempérances intellectuelles.

Les œuvres de charité avaient leur part mais plus réduite encore. Elles sont moins compatibles avec la stabilité bénédictine; l'éducation du cloître n'y prépare pas le moine, et les instituts ne manquent pas qui s'appliquent comme à leur œuvre propre à toutes les œuvres de charité spirituelle et corporelle. A ceux qui se sentent les goûts et s'attribuent les aptitudes spéciales de ce ministère, l'abbé de Solesmes conseillait non la vie bénédictine mais l'entrée dans un institut de clercs réguliers; car il était d'avis que dans l'Eglise de Dieu chacun doit demeurer fidèle à sa vocation. Non qu'il se refusât jamais à se mettre, lui et les siens, au service de l'Eglise; mais il demeurait convaincu que la prière et la sainteté du moine, la prière et l'édification du monastère ne sont pas sans fruit pour l'Eglise, que l'humilité du moine est sa richesse en même temps que sa sécurité, et qu'après tout le bien accompli au dehors par un religieux voué à la retraite ne compense pas le détriment subi par son âme et la blessure infligée à la règle. En vain lui eussiezr vous parlé d'un rôle extérieur à jouer, d'une mission à accomplir, d'une influence à exercer, d'une gloire à acquérir. L'humilité de la vie bénédictine était à ses yeux d'un trop grand prix pour qu'il consentît à rechercher l'éclat. Dira-t-on que les conditions humbles et précaires où sa maison avait été maintenue étaient pour une part dans cet amour du silence, du recueillement, de l'humilité? Nous le voulons bien, pourvu que l'on reconnaisse en même temps que les événements de notre vie ont un caractère providentiel divinement calculé. Aux hommes de sa droite et aux œuvres qu'ils accomplissent sous son inspiration et sa direction constante, Dieu donne un enseignement continu : il leur vient des faits mêmes de leur vie, heureux ou malheureux il n'importe, et des limitations providentielles qui ont défini leur champ d'action.

L'abbé de Solesmes avait recueilli de sa prière, de ses études, de ses expériences, cette conception d'une vie monastique contenue, humblement fidèle, toute repliée vers Dieu et par là plus utile à l'Eglise. Il est des ordres religieux dont les membres s'engagent à n'accepter jamais aucune dignité ecclésiastique; dom Guéranger croyait que cet engagement pour lui et pour les siens était impliqué dans le seul caractère de leur vocation. Tout effort vers la gloire, la célébrité, l'influence, l'action étendue et bruyante lui semblait inconciliable avec la gravité recueillie

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de la vie solesmienne. Il ne croyait pas que, dans un édifice construit de main divine, il fût loisible aux pierres humbles et inaperçues des fondations de se déplacer d'elles-mêmes pour s'en aller occuper une situation plus haute et plus en vue : ni l'ordre monastique ni l'Eglise de Dieu n'avaient rien à recueillir de ces velléités.

Mais plus la conception de vie monastique à laquelle il s'était arrêté et selon laquelle il formait les âmes lui était chère, plus elle était exposée, ta raison même de sa hauteur, à être altérée par un alliage séculier; plus aussi s'attachait-il à maintenir à la congrégation dont il était le chef et aux monastères élevés par lui le bénéfice d'une autonomie qui était leur sauvegarde. Quel n'eût pas été en effet le péril de l'affadissement pour sa famille monastique, pensait-il, le jour où, moyennant un lien fédératif trop étroit, une influence supérieure prépondérante, plus amoureuse de la gloire, de l'action et du bruit, eût entraîné les siens dans des voies nouvelles, grâce à la complicité de ce qui reste toujours en nous d'affinités pour une vie plus extérieure?

Néanmoins, poursuit-il, si une organisation comme celle qui règne dans les ordres fondés depuis le treizième siècle n'est pas nécessaire aux moines et menacerait même d'absorber l'esprit de leur institution, il est juste de reconnaître qu'une fédération formée des divers monastères serait d'une suprême utilité pour y conserver l'élément bénédictin et pour l'accroître par une sainte émulation.

Après avoir rappelé qu'au moyen âge cette fédération, qui a existé sous la direction paternelle des abbés de Cluny, a singulièrement aidé les souverains pontifes dans les combats qu'ils livrèrent au onzième et au douzième siècle pour la société chrétienne, il assigne comme éléments fondamentaux de la règle bénédictine et comme base de l'union fraternelle qu'on voulait réaliser les points qui suivent : — la célébration journalière de l'office divin au chœur; — la vie commune dans toute son intégrité; — le travail sous l'obéissance; — l'étude des saintes lettres; — l'abstinence (selon les mœurs de chaque congrégation); — la vie de retraite; — le soin du salut des âmes en ce qu'il a de compatible avec la stabilité; — la visite régulière; — enfin la pratique de la règle de saint Benoît dans son esprit, et le plus possible quant à la lettre.

Nous avons voulu donner en leur détail les éléments essentiels de la vie bénédictine, tels qu'ils étaient proposés par dom Guéranger : ils ont formé dans la suite le thème des Elementa de dom Maur Wolter (1). Et en donnant à cette confédération monastique un chef élu, en lui assignant Rome comme séjour, dom Guéranger, toujours attentif à sa préoccupation première, fixait ainsi ses attributions :

(1) Prœcipua ordinis monastici Elementa e régula S. P. Benedidi adumlravU, testimoniis ornant D. Maurus Wolter, abbas S. Martini de Beuron (1880).

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