LES ABBES AU CONCILE
Sa charge sera de promouvoir le maintien et l'avancement des principes fondamentaux de la fédération dans tous les monastères qui en font partie et d'agréger ceux qui demanderont à s'y unir. En dehors des susdits articles, il n'interviendra point dans le régime particulier des congrégations et des monastères érigés par l'autorité apostolique avec une discipline spéciale.
Sur ces bases, l'abbé de Saint-Martin de Beuron considérait l'union comme accomplie. L'accession de Saint-Paul de Rome et de plusieurs abbayes d'Allemagne et de Suisse lui paraissait assurée; il promettait de ne rien épargner pour réunir, comme noyau premier de l'union, douze monastères pour le moins. Les circonstances le trahirent, le projet se trouva momentanément ajourné; pourtant le siècle ne devait pas se terminer sans avoir amené dans ses lignes générales l'accomplissement de cette union fraternelle à laquelle dom Guéranger avait mis la main.
La question de fédération monastique était liée étroitement à cette autre question : les abbés siégeront-ils au concile? Celle-ci semblait avoir été tranchée nettement en leur faveur, nous l'avons dit, par la bulle d'indiction. Dans la suite il y eut un revirement. Le cardinal Pitra on avertissait dom Guéranger au commencement de juillet. « Je ne puis différer davantage, lui écrivait-il, de vous faire connaître une assez grosse affaire. Plus ou moins nommé, vous êtes l'objectif le plus en vue : il s'agit de l'admission des abbés au concile œcuménique (1). » Une restriction fut apportée aux termes de la bulle, définie par une déclaration du cardinal Caterini approuvée, disait-on, du saint père et ainsi conçue : « Les abbés invités au concile du Vatican sont exclusivement les abbés qui ont juridiction d'âmes sur un territoire nullius en dehors de leurs monastères ou abbayes, et les abbés supérieurs généraux d'un ordre religieux dûment approuvé (2). » C'était une première exclusion atteignant les abbés exempts supérieurs de communauté et semblant menacer aussi les supérieurs de congrégation. Le cardinal Pitra voulut en avoir le cœur net. Il provoqua des explications et demeura convaincu que l'exclusion était générale et écartait du concile tout l'élément régulier, à l'heure même et dans une assemblée où il n'était pas douteux que la cause des réguliers ne dût être évoquée. H ne se résigna pas et, de concert avec l'évêque de Poitiers, s'efforça d'obtenir auprès du cardinal Antonelli un examen nouveau. L'exclusion après tout n'avait été prononcée que par la commission des travaux préparatoires au concile; l'affaire était intacte, la possession des abbés était plus que millénaire : comment avaient-ils mérité cet interdit?
J'ose faire observer respectueusement, écrivait l'évêque de Poitiers, que les
(1) Lettre du 6 juillet 1869.
(2) Cardinal Pitra à D. Guéranger, 6 juillet 1869. — Voir Granderath, Histoire du Concile du Vatican, t. Ier, 1. I, chap. vit, p. 121.
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abbés en exercice ou di governo n'ont jamais vu leur droit révoqué en doute jusqu'ici par le siège apostolique, que Kome a félicité les légats de Trente qui, tout en subissant des restrictions trop explicables en présence d'un nombre relativement petit d'évêques, avaient néanmoins réclamé et tenu bon en principe pour le droit des abbés, droit tout à l'avantage du saint-siège; qu'en conséquence il serait affligeant pour les amis de l'ordre monastique et fatal pour la considération précédemment acquise à la prélature de cet ordre, qu'une jurisprudence si contraire fût introduite et consacrée cette fois par l'initiative même du saint-siège (1).
En même temps nombre d'évêques se concertaient entre eux soit pour obtenir retrait de la mesure d'exclusion, soit pour assurer à l'abbé de Solesmes une exception personnelle. « Je compte tellement sur votre assistance au concile, lui écrivait Mgr Fillion, et sur les services que vous êtes appelé à y rendre à l'Eglise que si vous ne veniez pas ex jure, je voudrais vous y faire appeler ex privilegio (2). » Au milieu de ce débat qui le concernait, l'abbé de Solesmes demeurait fort paisible. Il était d'ailleurs nettement opposé à un privilège personnel qui n'eût fait que signaler, sans la réparer aucunement, l'atteinte portée à la tradition, à un droit inscrit dans l'histoire et consacré par les livres liturgiques de l'Eglise romaine. La formule du serment prêté par l'abbé au jour de sa bénédiction est en effet celle même de l'évêque au jour de sa consécration : Vocatus ad synodum, veniam nisi prœpeditus fuero canonica prœpeditione. Malgré ces titres, l'exclusion eût été sans doute maintenue, les abbés nullius et les seuls généraux d'ordre eussent été accueillis au concile, le droit traditionnel des réguliers à une part de représentation conciliaire eût été effacé d'un trait de plume, si le saint père dès le principe ne s'était prononcé nettement en faveur de la présence de l'abbé de Solesmes (3). Une solution fut donnée qui, à côté des abbés nullius diœceseos et des généraux d'ordre, reconnaissait le droit des présidents de congrégation. Dom Guéranger entrait donc de droit au concile comme supérieur général ou président de la congrégation bénédictine de France. !Xous verrons dans la suite les difficultés qui s'opposèrent à son voyage de Rome et la large part qu'il prit quand même à ce concile où il ne fut pas présent.
Le concile futur n'était qu'un fait strictement religieux; à ce titre il semblait que les gens d'église dussent être les seuls à s'en préoccuper. H n'en fut rien. La société européenne parut en être remuée jusque dans ses profondeurs. Gouvernements et particuliers, croyants et mécréant-, catholiques et politiques prirent parti. D'avance les questions qui de-
(1) Lettre du 24 juin 1869.
(3) Lettre du cardinal Pitra à D. Guéranger, juillet 1869. — Voir Grandef vi u. op. cit., p. 124