LE « MÉMOIRE » DE MONSEIGNEUR MARET
raient être soumises à l'examen du concile furent discutées et définies au gré des passions, des entraînements, des préférences. Les soucis politiques et les menaces de guerre furent relégués à F arrière-plan; les salons et les journaux se passionnèrent qui pour, qui contre l'infaillibilité : nul n'aurait pu penser qu'il y eût au monde un si grand nombre de théologiens. Longtemps avant que les pères du concile se fussent réunis, tandis que les théologiens pontificaux préparaient en silence les schemata des travaux conciliaires, que les commissions romaines avisaient aux problèmes préliminaires, soulevés par une si grande réunion d'évêques appelés à travailler de concert, déjà les débats de doctrine avaient été portés au tribunal de l'opinion publique par la voix de la presse. Ne fallait-il voir dans cette effusion soudaine de l'esprit théologique sur la société d'alors et dans ces langues de feu qui échauffaient toutes les âmes sans distinction, que le fruit de cette compétence facile que les esprits les plus défiants en matière de science se décernent sans hésiter dans les questions théologiques et philosophiques où l'on peut délirer à l'aise, parce que l'expérience n'apporte pas de démenti? N'y eut-il pas aussi un effort calculé de saisir l'opinion laïque dès la première heure et de la surprendre d'abord, afin par elle d'exercer une pression de bas en haut qui réduisît les initiatives et la liberté du concile?
La bulle d'indiction n'avait déterminé que des espèces générales. Elle s'était gardée avec soin, on le conçoit, de livrer par avance la table des matières qui seraient examinées, discutées, résolues; déjà néanmoins se publiaient des ouvrages longuement préparés qui pressentaient l'œuvre du concile, la définissaient même ouvertement, écartaient les affaires importunes, fixaient les principes de solution : c'était le concile avant le concile. Mgr Maret, évêque de Sura, doyen de la faculté de théologie de Paris, fit paraître sous ce titre : Bu concile général et de la paix religieuse, mémoire soumis au prochain concile œcuménique <l a Vatican, une étude sur la constitution de l'Eglise et les rapports de la papauté avec l'épiscopat, consistant dans un long parallèle des deux théories concernant l'autorité du pape : monarchie absolue, monarchie tempérée; étude et parallèle d'aspect très grave, couronné à la fin par l'indication du moyen pratique qui, dans la pensée de l'auteur, devait réconcilier à jamais ces deux pouvoirs antagonistes, la papauté et l'épiscopat, dont le balancement et l'équilibre étaient le souci du livre entier. Ce moyen avait été préconisé depuis plusieurs siècles déjà par le concile de Constance : c'était la périodicité, la décennalité des conciles généraux.
L'ouvrage était depuis longtemps annoncé, attendu; les idées de l'auteur étaient connues. Le Mémoire adressé au concile général n'était qu'un long manifeste en faveur de l'opinion gallicane. Encore que le titre eût parlé de paix religieuse, l'ouvrage entier constituait une agression 1res
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résolue contre une doctrine devenue universelle et s'achevait sur une injonction quelque peu hautaine aux évêques et au pape de ne pas bouleverser l'économie de l'Eglise. L'Eglise de sa nature, selon l'évêque de Sura, est une monarchie tempérée d'aristocratie, j'allais dire une monarchie constitutionnelle; l'école ultramont aine en voudrait faire une monarchie absolue. Le manifeste de la doctrine gallicane dessinait dès la première heure l'attitude d'un parti très osé, parlant de haut, d'une voix très assurée, avec la conscience d'être à la fois l'élément sage et pondéré dans l'Eglise et l'organe de la société politique, l'interprète des vrais intérêts de toutes deux.
Le ton de Mgr de Sura n'atteignait pas encore les audaces de tel autre orateur du parti de qui on devait dire : « Il parle aux évêques comme s'il était cardinal, aux cardinaux comme s'il était le pape, au pape comme s'il était l'Esprit de Dieu (1); «pourtant le doyen de la faculté de théologie de Paris n'avait pas échappé à cette confiance exagérée que donnaient à un auteur trop exclusivement enfermé dans sa pensée, trop confiné surtout dans les préoccupations d'un parti et d'un cénacle, la faveur de l'autorité civile et l'impérieuse obligation d'écrire dont il croyait avoir conscience. Les avertissements ne lui avaient pas manqué; mais le devoir lui paraissait évident, et il ne voyait qu'injustices dans les mésaventures dont son livre était menacé. Comme il avait voulu s'assurer le temps d'être lu et d'être médité par les membres du concile et par un public plus étendu, son Mémoire fut écrit en français et publié dès avant l'ouverture du concile. Il n'avait pas paru encore et déjà il avait été sévèrement jugé par un des collègues de Mgr Maret à la Sorbonne. M. l'abbé Freppel avait relevé les insuffisances, les inexactitudes, les inconséquences de ce livre dont il avait eu la primeur en épreuves. La surprise de Mgr de Sura fut extrême et donna naissance à une polémique savoureuse dont les documents nous ont été conservés par la publication du R. P. Et. Cornut, de la compagnie de Jésus, sur Mgr Freppel (2).
Mais devant ce nombreux public qui trop souvent se borne à abriter ses opinions de l'autorité des livres qu'il ne lit même pas, les deux volumes de Mgr l'évêque de Sura semblaient créer un gros préjugé contre l'école ultramontaine. Aussi l'évêque de Poitiers, qui comme tous les évêques de France avait reçu l'hommage du Mémoire, crut-il devoir prendre la parole. Sans ouvrir une réfutation en règle qui viendrait h son heure, l'homélie qu'il prononça, le 28 septembre 1869, à l'occasion du vingtième anniversaire de sa promotion à l'épiscopat, en désavouait nettement la doctrine. Juridiction immédiate et universelle,
(1) U. Maynard, Mgr Dupanloup et son historien M. Lagrange, IIe partie, p. 274.
(2) Mgr Freppel d'après des documents authentiques et inédits, p. 145 et suiv.
autorité souveraine et infaillible du pontife romain, qui de loin diminuer l'épiscopat l'élève et le garantit, en un mot la thèse catholique tout entière y fut exposée avec cette haute et calme dignité dont s'enveloppaient les leçons de l'évêque. Il dénonça ouvertement l'indocilité intellectuelle du parti dangereux qui prétendait à régenter l'Eglise.
Comment le dissimuler plus longtemps? demandait-il. Oui, ils tendent à former parmi nous toute une école séparée du véritable esprit et des véritables doctrines du christianisme, ces catholiques de nom et de volonté qui, sacrifiant à l'idole de l'esprit moderne, finissent par placer leur raison au-dessus de l'autorité de l'Eglise contemporaine et par s'adjuger personneUement l'infaillibilité qu'ils refusent à la chaire apostolique. Mutti sunt quos sœpe dicebam vobis, nunc autem et flens dico : ce que je vous ai dit souvent, je vous le dis aujourd'hui les larmes aux yeux.
L'évêque se détournait de la pensée du P. Hyacinthe et ne voulait pas prononcer le nom de ce religieux dont la chute venait de contrister les catholiques et de donner au parti libéral une si effrayante leçon.
Brisons, disait-il, sur un sujet si douloureux. Moi aussi, ô Seigneur Jésus, ému jusqu'au fond des entrailles, j'en appelle à votre tribunal : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello. Et quant à ceux qui, sans être tombés encore dans l'abîme, se complaisent à en fréquenter les bords et sont déjà inclinés sur la pente du précipice, ah! puisse ce terrible avertissement les en rappeler (1)!
L'évêque de Poitiers adressa son homélie à Mgr Maret avec cette douce leçon :
Monseigneur, j'ai reçu la lettre et l'ouvrage que Votre Grandeur m'a fait L'honneur de m'adresser. J'ai entrepris aussitôt la lecture de ces deux volumes et je puis dire que c'a été avec la disposition la plus bienveillante. Si cet écrit eût été adressé seulement aux pères du concile à titre de mémoire à consulter, je me serais contenté d'exprimer en particub'er mon sentiment à Votre Grandeur. Je lui aurais dit avec simplicité combien, après les excellents chapitres du commencement, le reste de l'ouvrage m'avait paru laisser à désirer dans ses diverses parties, et quant aux arguments, et quant à l'exposé des faits, et quant aux conclusions. J'aurais ajouté que les tendances manifestées dans la préface m'avaient beaucoup contristé (2).
Mgr Maret jouait de malheur. Il n'avait pas pris son parti de la critique de l'abbé Freppel; il regimba contre l'improbation de l'évêque de Poitiers.
Monseigneur, répondit-il, Votre Grandeur recevra en même temps que cette
(1) Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers, t. VI, p. 474-475.
(2) Ibid,, p. 478.
lettre celle que j'ai l'honneur de lui adresser en réponse au discours qu'elle a cru devoir prononcer au sujet de mon livre. Je rends cette réponse publique comme l'a été l'attaque. J'accepte de grand cœur la discussion. Je voudrais seulement qu'elle se montrât un peu plus circonspecte. Tout le monde y gagnerait. Je sais d'une manière certaine que la publication de votre lettre par votre Semaine religieuse compromet ma réputation et mon honneur d'évêque parmi vos diocésains. Je demande donc à votre justice à faire reproduire ma réponse dans ce recueil.
L'évêque de Poitiers, il va sans dire, se prêta à toutes les insertions que l'on voulut; mais il ne perdait pas le droit, écrivant à l'un de ses collègues dans l'épiscopat, d'apprécier le livre avec une netteté dont il avait adouci l'accent en s' adressant directement à Mgr Maret.
J'ai relu attentivement le Mémoire, écrivait-il à Mgr Isoard, évêque d'Annecy; c'est une œuvre de parti pris. L'histoire comme le raisonnement y sont esclaves d'une idée fixe. Plusieurs assertions dépassent ce qui a rendu la Défense de la déclaration condamnable aux yeux de Benoît XIV. Sans même songer à définir directement l'infaillibilité pontificale, il y a lieu de frapper de censures théologiques plusieurs propositions de ce livre. H est douloureux d'ajouter que Mgr Maret parle de la règle de la foi sans paraître s'être rendu compte de la nature de la foi. Cette œuvre, si elle était accueillie au dehors comme l'expression de la science théologique française, achèverait de nous ruiner dans l'esprit des théologiens étrangers. On m'a exhorté de diverses parts à répliquer à Mgr Maret : je ne \e ferai pas, il faudrait aller trop loin. Je respecte la personne et sa sincérité; ce sera au concile d'aviser.
Oui sans doute, c'est au concile qu'il appartenait de dirimer souverainement les questions posées par le livre, et au besoin de prononcer contre le livre lui-même; mais le public ne devait pas être initié aux discussions conciliaires; et si irrégulièrement, si prématurément que la cause lui eût été déférée, l'opinion néanmoins était saisie; il eût été périlleux pour les âmes que le Mémoire demeurât sans réponse. D'ailleurs l'émotion qu'il avait produite n'était pas apaisée encore, que le Correspondant (1), désireux de ne laisser pas l'intérêt se refroidir, publiait le 10 octobre un long manifeste anonyme où « sous des formes habiles, éloquentes, mais un peu confuses, à dessein sans nul doute, le parti libéral exprimait l'espérance que le concile écarterait la définition de l'infaillibilité et ne prononcerait aucune condamnation contre les libertés modernes. On ne peut admettre que la convocation des Etats généraux de l'Eglise ait pour effet de créer dans son sein une monarchie despotique qui n'y a jamais existé... Ce n'est ni l'usage ni le penchant naturel des grandes assemblées de consommer elles-mêmes leur propre abdication (2). »
(1) T. LXXX, p. 5 et suiv.
(2) Emile Ollivier, V Eglise et VEtal au Concile du Vatican, t. Ier, chap. v, p. 432. — Voir Correspondant, loc. cit., p. 12,