‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 135 sur 187 · MANIFESTE DU « CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

MANIFESTE DU « CORRESPONDANT

La note libérale ne faisait pas défaut; car, après avoir témoigné la crainte que la définition de l'infaillibilité ne fût emportée par un accès d'enthousiasme irréfléchi, les auteurs du manifeste marquaient au concile la vraie voie où il devait entrer. En perdant la liberté, disaient-ils, l'église d'Orient était entrée d'elle-même dans une «lourde atmosphère d'oppression qui avait appauvri, sinon tari complètement pour elle les sources de la foi... Qu'un souffle de liberté parti d'Occident pénétrât... dans les conseils du pouvoir à Constantinople », la vie et la fécondité renaîtraient dans l'église d'Asie. C'est vers l'Orient que se devait porter la sollicitude du concile pour lui obtenir la liberté. Mais aussi, si ce vent d'émancipation venait à s'élever, « c'est la liberté de tout le monde qu'il apporterait sous ses ailes, non pas la liberté des chrétiens seulement, et encore moins la liberté des catholiques seulement... Une liberté commune à tous est tout ce que peut désirer l'Eglise... C'est le seul souhait que puissent apporter au concile les évêques de Prusse, de Russie et d'Angleterre »; les nations où le catholicisme est dominant ne peuvent non plus porter leurs espérances au delà d'une liberté dont elles ne jouiront qu'à la faveur d'une liberté égale assurée au turc (1). Désormais c'est au croissant qu'il appartient d'abriter la Croix.

On le pense bien, cette finale est de nous, non du manifeste. Ce compromis de la foi catholique avec toutes les erreurs qu'elle réprouve était exposé avec une habileté perfide. L'article du Correspondant ne portait aucun nom; mais il n'avait pas besoin de signature : doctrines et formules criaient leur paternité. Le mot d'ordre était donné. Le concile n'était point réuni encore que déjà il était facile de pressentir avec Mgr Pie qu'il n'aboutirait point sans labeur. Les paroles d'adieu qu'il adressa à son clergé, lors de son départ pour Rome, furent teintées de tristesse. Il voulut avoir le dernier mot dans la petite controverse qui s'était élevée entre Mgr Maret et lui et n'hésita point à déclarer que les deux volumes du Mémoire méritaient d'être notés des censures théologiques les plus graves, en deçà de la note formelle d'hérésie (2). L'article du Correspondant fut ainsi relevé avec une gravité singulière.

C'est la vérité qu'un trop grand nombre de ceux qui se disent les nôtres siègent dans les ténèbres, in tenebris sedent. D'être dans les ténèbres, c'est déjà un mal; et pour ceux qui y sont, c'est un sort digne de pitié; mais le comble, e'est de s'y plaire, c'est d'y prendre séjour et de vouloir s'y fixer. Nous en avions un exemple ces derniers jours dans le manifeste éclatant qu'une revue d'ailleurs catholique a publié à propos du concile, et où l'on s'opimâtre à parler des questions les plus actuelles et les plus importantes, absolument comme si, depuis quatre-vingts ans, le saint-siège et l'épiscopat n'avaient rien dit ou comme si

(1) Correspondant, loe. cit., p. 33.

(2) Œuvres de Mgr Vévêque de Poitiers, t. VI, p, 510.

les décisions dogmatiques et les enseignements de l'Eglise n'obligeaient pas les intelligences. Certes, celui qui est tombé a été en fait plus loin que ces écrivains, cependant comment ne pas voir qu'ils suivent la même route et que selon le texte sacré les ténèbres sont un acheminement à la mort (1)?

En même temps l'évêque vengeait l'Eglise de la hautaine et offensante suffisance des publicistes qui avaient prétendu lui faire la leçon, « de ces fils, doués d'une véritable distinction, qui, se plaçant en face de leur mère, font usage de toutes les ressources de leur esprit et de leur éducation pour voiler, sous l'enveloppe de la convenance et de la courtoisie, la critique la plus aigre, la plus gratuite et la plus incompétente de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes (2) ». Le souvenir dernier fut pour l'évêque de Sura.

La principale conclusion du livre dont je vous ai entretenus, c'est qu'il faut désormais des conciles périodiques et que tous les dix ans l'Eglise entière devra tenir ses assises générales. Ici se fait reconnaître la différence entre le pasteur d'un vrai troupeau, vivant parmi les âmes et pour les âmes, et l'écrivain même consacré qui vit parmi les livres et se tient dans les abstractions. La périodicité obligatoire et le renouvellement décennal du concile œcuménique! Je ne dirai pas ce qu'il faut penser, au point de vue de la doctrine, de cette prétendue loi constitutionnelle de l'Eglise; mais je dis, et vous dites avec moi qu'il faut être évêque in partibus infidelium pour imaginer que notre mère la sainte Eglise imposera tous les dix ans à chaque pasteur et à son troupeau un sacrifice parei à celui qui nous est demandé aujourd'hui (3).

En se rendant à Paris Mgr Pie s'arrêta au Mans. Dom Guéranger l'y rejoignit. Ce ne fut pas pour l'accompagner. Tout au plus lui livra-t-il son dessein de répondre à l'évêque de Sura. H se défendit d'aller à Kome, tant sa santé était mauvaise; mais ni l'évêque de Poitiers ni l'évêque du Mans ne regardèrent cette résolution comme définitive. Sursis fut donné à l'examen des livres de M. d'Haussonville pour aborder le Mémoire de Mgr Maret. Il en donnait avis à du Lac et lui promettait la primeur de son travail (4).

Est-ce donc que vous n'allez pas au concile? lui demandait du Lac à cette nouvelle et non sans chagrin. Veuillot qui comptait vous trouver à Kome en est tout contrarié. Personne en France ne peut y rendre d'aussi grands services que vous (5)!

Je suis repris de l'anémie, répondait l'abbé de Solesmes, pour m'être relâché de mon régime. Je viens de m'y remettre et j'espère fermement remonter avec le temps; mais en attendant je suis hors d'état de voyager et d'affronter les

(1) Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers, t. VI, p. 511.

(2) Ibid., p. 512.

(3) lbid., p. 513.

(5) Lettre du 30 octobre 1869.

Page 1