‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 136 sur 187 · REFIS D'ASSISTER AU CONCILE · texte numérisé non relu

REFIS D'ASSISTER AU CONCILE

fatigues du concile. Dites à Veuillot combien j'aurais été heureux d'être à Rome, près de lui. Je vous confie, à vous deux seulement, que j'imprime une réponse à Mgr Maret. Elle paraîtra en ce mois (novembre 1869). Je m'y suis décidé tout d'un coup; mais cela me semble à propos. Gardez-moi le plus grand secret; mon intention est de tomber à l'improviste, et que la brochure aille à Rome où elle ne sera pas inutile. L'Univers en recevra le premier exemplaire (1).

Quelques jours plus tard, le cardinal Pitra venait à son tour. « Mon très révérend père, n'est-ce point la dernière lettre que nous pouvons échanger avant votre arrivée? Ah! si vous pouviez nous accorder la grande joie de célébrer avec nous la fête de sainte Cécile (2)! » L'évêque de Poitiers, depuis quelque temps arrivé à Rome et ayant eu déjà le loisir d'étudier la situation, réclamait la présence de dom Guéranger.

Mon bien cher père, lui écrivait-il, j'ai attendu de m'être formé une opinion avant de vous écrire. A moins d'impossibilité absolue, je vous demande de venir. Le rôle de chacun sera fort modeste, le résultat sera disputé; mais qui de nous ne serait inconsolable de penser qu'un mot désirable fût omis, qu'un mot regrettable fût accepté, par suite d'une abstention condamnée d'avance par le serment de votre institution? Dieu vous donnera et vous rendra la santé comme prix de cet acte de dévouement et d'obéissance (3).

Dom Maur Wolter unissait ses instances à tant d'autres instances (4); mais il s'en fallait de beaucoup que la question monastique et le projet de fédération auquel il s'était rallié sans entrain pussent déterminer dom Guéranger à un déplacement que l'intérêt général de l'Eglise n'avait pas obtenu. Ce fut pour les abbés bénédictins et un grand nombre d'évêques un amer désappointement; quelques-uns même blâmèrent ouvertement l'abbé de Solesmes de n'avoir pas passé outre à toute difficulté, alors que Pie IX, non content d'avoir élargi pour le comprendre les termes de la convocation, joignait à cette mesure l'expression personnelle de son désir. Mais dom Guéranger trouvait peu de charme dans un honneur dont il ne jouissait pas avec ses frères. Son âme demeurait moins sensible à une distinction personnelle qu'à la blessure ressentie par le droit monastique. L'état de sa santé lui était d'ailleurs un motif trop réel pour se récuser. Pour le déterminer, il eût fallu un ordre qui ne vint pas : il laissa dire et se mit à l'œuvre. Quelques mois plus tard, ceux-là mêmes qui l'avaient blâmé devaient applaudir à sa décision.

Il ne nous appartient pas de rappeler ici les incidents qui ont marqué

(1) lettre du 3 novembre 1869.

(2) Lettre du 1er novembre 18G9.

(3) Lettre du 30 novembre 1869.

(4) Lettre du 6 novembre 1869.

358 DOM GUERANCxER

l'histoire du concile. Aussi bien le récit n'est plus à faire : on le trouvera dans l'ouvrage de M. Emile Ollivier : V Eglise et VEtat au concile du Vatican. Il faut bien signaler pourtant, de Mgr l'évêque d'Orléans, les Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de T/iijm'Ilibilité au prochain concile, qui discutaient l'opportunité de la définition; et, du comte de Montalembert, une lettre à D llinger qui montre à quel diapason les passions étaient montées.

Vous admirez sans doute beaucoup l'évêque d'Orléans, disait Montalembert; mais vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer l'abîme d'idolâtrie où est tombé le clergé français... C'est du Rhin aujourd'hui que nous vient la lumière. L'Allemagne a été choisie pour opposer une digue à ce torrent de fanatisme servile qui menaçait de tout engloutir (1).

Les événements les plus considérables tiennent parfois à un grain de sable. Mgr Pie était convaincu que l'évêque d'Orléans avait commis, en parlant si haut avant l'ouverture du concile, une grosse faute de tactique.

Quelle Providence, disait-il, que tout ce tapage ait été fait aux approches du concile! Si le personnage avait contenu tout cela dans sa tête et l'avait versé ici à petites doses, restreintes et successives, sur tel et tel groupe, il eût été le maître de la situation. A n'en pas douter, il eût eu le suffrage à peu près unanime des étrangers parmi lesquels les plus fins soupçonnaient tout au plus quelque chose, mais repoussaient leur soupçon comme une mauvaise pensée, comme une tentation d'ingratitude envers le plus illustre défenseur du saintsiège (2).

La discipline intérieure du concile avait été réglée par les lettres apostoliques Multipliées inter en date du 27 novembre 1869. Des projets de décrets ou schemata élaborés par la congrégation dirigeante étaient remis aux pères du concile quelques jours à l'avance; ils étaient ensuite lus et discutés en congrégation générale, puis, lorsqu'ils offraient quelque difficulté, renvoyés à une commission d'évêques chargés de les modifier et de les présenter de nouveau à une congrégation générale. Ces commissions d'évêques, de vingt-quatre membres chacune, étaient au nombre de quatre : commissions de la foi, de la discipline, des réguliers, des Orientaux. Mais au cours du concile l'expérience dicta diverses modifications dont nous n'avons pas à parler ici. Mgr Pie fut désigné second pour la commission de fide; Mgr Régnier, quatrième.

H est peut-être des heures où un homme, ayant une conscience nette de ce qu'il veut et doit vouloir, n'écoute que d'une oreille distraite les voix même très aimées qui s'efforcent de l'en détourner. En vain le cardinal Pitra continuait-il à faire valoir les appels et invitations de

(1) Lettre du 7 novembre 1869. (L'Univers du 28 octobre 1875, d'après le Mercure allemand.)

(2) Lettre du 19 décembre 1869*

Page 1