LA MONARCHIE PONTIFICALE
celui qui consiste à jeter le trouble dans les esprits et à s'autoriser ensuite de ce même trouble pour imposer le silence à l'Eglise! Et puis Mgr Maret if avait-il pas, dans un dessein trop facile à découvrir, exagéré démesurément la rivalité des deux écoles de théologie, l'école italienne comme il Tappelle, et l'école gallicane? N'avait-il pas grossi l'importance de cette dernière? Lorsque l'on veut reconnaître l'existence d'éléments révélés, — et c'est bien à la révélation qu'appartiennent l'infaillibilité, la constitution de l'Eglise, le caractère de sa monarchie, le pouvoir souverain du pape, les relations de la papauté et de l'épiscopat; — lorsque l'on prétend découvrir dans la masse confuse des événements la pensée du ( hrist sur cette Eglise qu'il a fondée, la loi essentielle de cette recherche, après dix-neuf siècles d'histoire, n'est-elle pas d'interroger cette histoire elle-même et de s'assurer expérimentalement si la vie, l'action, l'enseignement, le développement de l'Eglise se sont conformés à l'idée gallicane, ou bien à ce qu'on appelle dédaigneusement l'idée italienne, c'est-à-dire l'idée catholique dominante même en France? C'est d'histoire en effet qu'il est question et de faits réels; les considérations à priori, les préférences personnelles sont hors de cause. Ne serait-ce pas s'exposer à toutes les méprises que prétendre moderniser l'Eglise, lui imposer son 1789 selon une parole fameuse, assimiler sa constitution divine aux constitutions politiques réputées aujourd'hui les plus parfaites, ou même s'essayer à définir cette constitution par les exceptions singulières et les prétentions quelquefois anarchiques des époques les plus troublées? Négliger l'enseignement des siècles et la doctrine des saints pour s'en tenu obstinément aux seuls décrets de la quatrième et de la cinquième session du concile de Constance que Rome et l'enseignement catholique n'ont cessé de considérer comme non avenus, et oublier toute l'histoire dans la contemplation d'un seul point, n'est-ce point pour un écrivain ecclésiastique ruiner son propre crédit?
Le terrain ainsi déblayé, l'abbé de Solesmes en vient à son dessein positif et à l'établissement de cette thèse de l'infaillibilité que l'évêque de S ura voulait exclure. Il interroge, après l'Ecriture sainte, la tradition et l'histoire, les faits et les écoles, l'enseignement des conciles et celui des saints et amène tout ce faisceau d'autorités à déposer en faveur de la doctrine. Chemin faisant, 0 rencontre, avec le Mémoire de Mgr de Sura, l'article du Correspondant, les Considérations du prévôt Dollinger, la lettre de Mgr d'Orléans à son clergé, mais sans que l'exposé doctrinal perde jamais rien de sa marche assurée ni de sa tranquille et puissante continuité. La brochure avait été achevée en quelques semaines; elle résumait toute l'histoire de. la doctrine; elle arrivait à son heure. Le cardinal Pitra fut ravi.
Vous avez admiré comme tout le monde, écrivait-il à M. Guignard, le nouveau
chef-d'œuvre que vient de nous donner le cher abbé de Solesmes. C'est assurément l'une de ses œuvres les plus achevées. Quelle bonne théologie! Quelle lumière! Quelle sérénité de maître qui possède à fond ce qu'il dit! Nous attendons ici impatiemment une centaine d'exemplaires qui ne peuvent nous parvenir (1).
L'abbé de Solesmes en avait pourtant envoyé trois cents à Eome. Mais Palmé n'avait tiré qu'à mille exemplaires, et tandis que, à Rome comme en France, la main des fées plaçait sur l'heure et aux bons endroits toutes les publications du génie gallican, les brochures romaines ne parvenaient à leur destination qu'avec une lenteur si régulière qu'elle semblait calculée. On put croire un instant que les messageries étaient complices ou qu'une large part des exemplaires avait été achetée pour être mise au pilon; il est incontestable que le service de la publicité se faisait mal et que la brochure demeurait introuvable en librairie. Du moins ceux qui l'avaient lue partageaient l'avis d'Eugène Veuillot : « Nous regrettions ici votre absence du concile. En voyant comment vous employez votre temps, nos regrets cessent (2). » De Rome, Mgr l'évêque du Mans écrivait :
L'évêque de Poitiers, à qui j'avais passé mon exemplaire après l'avoir parcouru, m'a dit que c'était un vrai chef-d'œuvre. Plusieurs autres sans se servir du mot m'ont dit la même chose. Le pape en avait déjà entendu parler, lorsque j'ai pu avoir audience pour le lui remettre. Je lui en ai fait l'analyse, il a paru fort content et m'a dit qu'il voulait le lire lui-même.
— Mais ce n'est pas assez, a-t-il ajouté, il faudrait en distribuer un grand nombre.
— Très saint père, j'en aurai bientôt trois cents exemplaires.
— C'est bien.
Sa Sainteté m'a ensuite parlé de votre santé et exprimé un regret bien sincère de ne pas vous voir au concile. Il est certain que si les abbés chefs de congrégations ont été appelés, c'était afin de vous assurer une place; sans cela, oi se serait contenté des abbés nullius. Quoiqu'il soit aussi regrettable pour vos amis que pour le saint père de ne pas vous avoir avec eux au concile, vous aurez fait plus qu'aucun d'eux pour la solution de la grande question; j'en bénis la divine Providence et je vous en remercie. Votre brochure sera un événement dans le concile et ne servira pas moins à la définition de l'infaillibilité que votre Mémoire sur V Immaculée Conception n'a servi à la définition de ce dogme (3).
Louis Veuillot, qui à Rome suivait la lutte d'un œil attentif, écrivait
Je ne vous ai pas encore parlé du livre de dom Guéranger en réponse
(1) Lettre du 7 février 1870.
(2) Lettre du 2 février 1870.
(S) Lettre du 6 février 1870.