LE PERE GRATRY
Mgr Maret avec une touche sur d'autres têtes gallicanes, tout simplement parce que nous ne l'avions pas. E est enfin arrivé. Je peux vous dire qu'on le dévore et qu'on l'admire. En vérité, dans ce pays des bons juges, l'ouvrage de notre illustre ami et patron ne rencontre que des admirateurs. On loue sa science vaste et sûre, son bon sens, sa brièveté, sa clarté. « Celui qui sait tout abroge tout », dit Montesquieu qui dit bien, quoiqu'il ne sût pas tout. On aime cette parole vive et tranquille qui connaît ses routes et les routes d'autrui, qui d'un mot montre à l'adversaire combien il s'égare et le réfute dans son raisonnement et au delà de son raisonnement. La polémique de dom Guéranger réalise parfaitement selon moi la théorie de l'art, la force sans effort. Hercule ne doit pas suer. H étouffe ses serpents, il assomme son lion, il couche par terre son homme, il vide ses étables et n'a nul besoin de reprendre haleine. C'est une grande chose qu'un moine, — je dis un vrai moine, — et cette grande chose est bien embarrassante dans l'occasion pour un homme qui fait le savant (1).
Mais il était trop tôt encore de se couronner de lauriers. Le P. Gratry était entré en lice par sa Première lettre à Mgr Deschamps et, sur un ton presque prophétique, avait abordé la question d'Honorius, ayant reçu pour en écrire, disait-il, l'ordre de Dieu et de Nôtre-Seigneur Jésus- Christ. Les impressions furent diverses. L'allure inspirée prise tout d'abord par l'ex-oratorien avait éveillé quelque inquiétude; toutefois la société laïque ne lut pas sans émotion le réquisitoire rédigé par un académicien de talent contre un pape du septième siècle. A Eome même, Mgr de Mérode était convaincu après lecture que le P. Gratry avait tué l' infaillibilité.
— Mais le P. Gratry est fou, lui disait-on. - Qu'est-ce que cela fait? répondait-il. Je suis allé hier au Manicomio : un fou, un vrai fou, celui-là, venait de tuer un gardien; le gardien n'en était pas moins mort du coup (2).
Dom Guéranger voulut montrer que la tuile d'Honorius n'avait pas écrasé l'infaillibilité. Il écrivit sa Première défense de VEglise romaine contre les accusations du R. P. Gratry.
Au tome deuxième de son livre, VEglise et VEtat au concile du Vatican, M. Emile Ollivier a tracé de main de maître, avec une psychologie très renseignée et très pénétrante, le portrait des deux hommes que la ques- | tion de l'infaillibilité mettait aux prises.
Le P. Gratry avait l'esprit subtil, l'âme candide, l'imagination enthousiaste. I C'était un mathématicien mystique, un logicien littéraire... Tous ses raisonnements se terminaient en hymnes, toutes ses certitudes se convertissaient en extases, toutes ses idées se transformaient en contemplations. Néanmoins, de son passage à l'Ecole polytechnique et de son grade momentané d'officier d'ar-
(1) Rome pendant le Concile, t. Ier, 18 février, p. 263-264.
(2) Mgr Fillion à D. Guéranger, 6 février 1870.
tillerie, il avait conservé un certain goût pour la bataille. Il y employait des formes tout à fait fraternelles, tendres; mais il y allait sans trop de déplaisir, et quand il y était, il frappait fort. Dans la nouvelle lutte où il s'engageait, beaucoup d'avantages lui manquaient, car il n'était ni théologien, ni canoniste, et si, même en philosophie, ses voies étaient quelquefois hasardées, en théologie il était à craindre qu'elles ne devinssent tout à fait dangereuses. Son talent d'écrivain, du moins, lui restait; son style pur, de bon aloi, compact et naturel, unissait au nerf et à la concision du génie latin qu'il admirait tant dans Tacite, Pascal et Bossuet, l'inspiration vivante de l'Imitation et de l'Evangile, qu'il lisait sans cesse et dont il savait de mémoire les plus beaux passages.
Dom Guéranger, le restaurateur en France de l'ordre des bénédictins, était un docte en la loi divine dans la complète acception que saint Benoît doime à ce mot, sachant où puiser les choses anciennes et nouvelles. H avait appris beaucoup et bien et il exprimait ce qu'il savait avec force dans une langue précise, ferme, dont la seule recherche était de s'adapter étroitement à la pensée et de ne la dépasser en aucun sens. Tandis que le P. Gratry méditait dans un cabinet de travail inondé de lumière, le visage levé vers la voûte céleste, l'œil perdu dans l'espace, dom Guéranger, dans le recueillement d'une cellule, la tête penchée sur les livres des docteurs sacrés, creusait dans le temps, et demandait à un labeur opiniâtre ce que le P. Gratry cherchait dans les étoiles. Le résultat d'une rencontre théologique entre ces deux esprits si différemment distingués n'était pas malaisé à pronostiquer : le premier serait agréable, spécieux, éloquent, mais téméraire, étourdi et inexact; le second, beaucoup moins littéraire et entraînant, se montrerait en revanche instructif, pressant, péremptoire, solide, et l'on pouvait craindre que si l'oratorien, ouvrant ses ailes de séraphin, ne se dérobait à propos, il ne succombât, poète léger et charmant, sous un coup de massue du puissant bénédictin (1).
La première rencontre en ce tournoi théologique fut ce qu'elle devait être. Les réticences du pape Honorius dans la cause du monotkélisme et le silence qu'il avait par prudence imposé aux tenants des deux opinions n'intéressaient aucunement la question de l'infaillibilité, alors surtout que le pape incriminé se défendait de vouloir rien prononcer prématurément; les actes du sixième concile étaient expliqués, et l'Eglise romaine, vengée des soupçons d'improbité élevés contre elle. Le P. Gratry s'était oublié en effet jusqu'à accuser Rome d'avoir faussé le texte de la prière liturgique, pour en effacer la condamnation d' Honorius. Il expia durement et le scandale de cette accusation et l'audace avec laquelle il s'était aventuré dans une région jusque-là si peu familière pour lui. Rien ne saurait être plus divertissant que le simple récit des erreurs, anachronismes et bévues de toute nature dont le P. Gratry avait très involontairement émaillé la Première lettre à Mgr Deschamps. M. Emile Ollivier s'en est quelque peu égayé (2). Nous n'avons pas appris
(1) T. II, chap. vi, p. 49-52.
(2) Ibid,, p. 59 et suiv.