DÉFENSES DE L'ÉGLISE ROMAINE
quelles furent les réflexions de Mgr de Mérode, ni s'il rétracta son impression première; mais comme les réunions même conciliaires doivent parfois se délasser dans un sourire, il circula une réflexion de Mgr Epivent, évoque d'Aire, qui, on le sait d'ailleurs, ne reculait devant aucune hardiesse : « Si le P. Gratry n'a pas numéroté ses os, il ne les retrouvera pas au jugement dernier (1). »
Ce fut bien autre chose et les mésaventures du P. Gratry s'aggravèrent, lorsqu'il reprit la plume, appuyé toujours sur l'ordre de Dieu et de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, et résolu pour obéir à souffrir tout ce qu'il faudrait souffrir. Des condamnations épiscopales dénoncèrent alors dans ses écrits des propositions fausses, scandaleuses, outrageantes pour l'Eglise romaine, ouvrant la voie à des erreurs censurées déjà par les souverains pontifes, téméraires et sentant l'hérésie. H s'était flatté que sa Première lettre ne laissait rien debout de la thèse de l' infaillibilité, édifiée tout entière, croyait-il, sur des pièces frauduleuses (2); et, marchant à de nouvelles conquêtes, il s'appliquait à montrer que l'école ultramontaine était incapable de réclamer en sa faveur « aucune autorité grecque ou latine dans les cinq ou six premiers siècles, aucune autorité grecque en aucun temps (3). » L'opposition était coutumière de ces procédés sommaires qui semblaient le fruit d'une conviction très sûre d'ellemême et le résultat dernier d'un examen étendu, approfondi.
Dom Guéranger. qui connaissait l'histoire et qui avait lu les pères, se donna dans sa Seconde défense le malin plaisir de dévoiler l'incompétence avérée de ses adversaires.
Peut-on reconnaître une science assurée de l'antiquité ecclésiastique, demandait-il, dans un écrivain qui fait de la célèbre Hypatie l'institutrice de Clément d'Alexandrie, qui propose cette païenne h l'imitation des dames chrétiennes et inscrit son nom en tête de ceux de sainte Paule, de sainte Radegonde, de sainte Gertrude, de sainte Hildegarde, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Thérèse; qui, par un anachronisme sans nom, transporte au deuxième siècle la docte platonicienne du cinquième ou fait vivre le savant prêtre Clément deux cents ans après sa mort (4)?... Franchement, on a mauvaise grâce de reprocher aux autres l'emploi malheureux de quelques apocryphes, quand on agit soi-même si librement avec la chronologie... Lorsque cette page d'un homme si vanté pour toute sorte de mérites me passa sous les yeux en 18G7, le livre m'échappa des mains. J'éprouvai, je l'avoue, un sentiment de confusion, mais je pensai qu'il valait mieux couvrir du silence une maladresse qui révélait par trop l'inanité du fond. Depuis, nous avons vu Orléans servir de centre à la propagande des Lettres du R. P. Gratry auprès du clergé français,
(1) Lettre du cardinal Pitra à D. Guéranger, 7 mars 1870.
(3) Deuxième lettre à Mgr Deschamps, p. 33.
(2) Ibid., p. 71.
(4) Voir l'article Femmes savantes et Femmes studieuses, dans le Correspondant, avril 1867.
366 DOM GUÉKANGER
pour lui apprendre que l'Eglise romaine, notre mère, est coupable de falsifi cations et d'infamies et que la croyance à l'infaillibilité papale ne repose que sur l'affirmation d'auteurs trompés ou trompeurs. Il est temps de se regarder en face et de peser une bonne fois la valeur de ces noms retentissants qui passionnent la curiosité publique, en excitant la sympathie des ennemis de l'Eglise et la douleur de ses enfants. Les adversaires de la définition de l'infaillibilité du pape, avant de faire peser sur nous le reproche d'ignorer l'antiquité ecclésiastique, ont encore beaucoup à faire pour en acquérir eux-mêmes la connaissance (1).
Revenons au P. Gratry. L'éloquent oratorien était soutenu dans son effort par l'encouragement des prélats de l'opposition. Mgr Strossmayer l'excitait à poursuivre une campagne urgente, et les quelques textes qui servaient de thème à ses variations lui étaient fournis par un abbé très connu à Rome et devenu soudain aussi gallican qu'il avait été ultramontain. L'Univers n'ignorait pas cette collaboration. « Si le P. Gratry. disait-il, après avoir lu le travail de dom Guéranger, persiste à ne pas voir qu'on lui a donné de mauvaises notes, il y mettra de l'entêtement (2). » M saint Irénée, ni Origène, ni saint Augustin, ni Fénelon ne parlaient gallican, et le faisceau des affirmations traditionnelles demeurait tel qu'il avait été composé dans la seconde partie de la Monarchie pontificale.
Le P. Gratry ne se rendit pas; un homme d'esprit, même pris en faute, se résigne difficilement au silence. En vain les évêques avaient condamné d'avance tous les écrits en matière de théologie qu'il plairait dans la suite au P. Gratry de produire encore, à moins qu'ils ne fussent revêtus de Vimprimatur canonique : cette disposition ne réussit pas à le décourager. Une troisième lettre parut, puis une quatrième, où très satisfait de lui-même il se flattait d'avoir renversé de fond en comble la Défense de dom Guéranger, sans qu'il en restât un seul mot (3). En attendant la cinquième, dom Guéranger, après avoir maintenu ses positions, donnait une série de questions sur lesquelles le P. Gratry avait gardé un prudent silence (4).
H est aisé de se rendre compte, ajoutc-t-il, par rénumération qu'on vient de lire, qu'il est fort en retard sur la réplique; cependant je suis loin d'avoir relevé tous les points répréhensibles de ses Lettres. A-t-il répondu davantage aux faits et arguments développés par M. x\médée de Margerie, aux études patriotiques si victorieuses que lui a opposées M. l'abbé Rambouillet? Le R. P. Gratry ne se trouble pas pour si peu. ïï s'endort sur ses lauriers, bercé
(1) Deuxième défense de V Eglise romaine contre les accusations du R. P. Gratry, p. 11-14.
(2) Numéro du 13 février 1870.
(3) Quatrième lettre, par H. Gratry (3e édit.), p. 70.
(4) Troisième défense de V Eglise romaine..., p. 50 et suiv.