‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 15 sur 187 · LE COUP D'ÉTAT · texte numérisé non relu

LE COUP D'ÉTAT

apprit en même temps que, pour assurer l'exécution de ces diverses mesures, le président avait choisi un ministère définitif, composé cette fois d'hommes d'action disposés à le seconder énergiquement. Deux cents députés, réunis à la manie du Xe arrondissement, prononcèrent la déchéance du président; sommés de se disperser, ils protestèrent, furent arrêtés et relâchés au bout de quelques jours. Moins de trois semaines après, le peuple français, appelé à se prononcer par oui ou non sur le maintien des pouvoirs de Louis-Napoléon Bonaparte et la présidence décennale, confirma et étendit les pouvoirs du président par une immense majorité : près de sept millions et demi de suffrages contre six cent quarante mille accueillirent le plébiscite. Le suffrage universel fut cette fois reconnaissant.

Mais à la première heure et à distance, l'abbé de Solesmes, avisé par le cardinal Fornari de ce qui se passait en France, fut saisi d'inquiétude et se demanda si son devoir n'était pas de rentrer à tout prix : le monastère, personnes et choses, avait tout à redouter non seulement des violences de la révolution, mais même de l'attitude imprudente de l'un ou L'autre de ses religieux. La conscience publique pouvait légitimement hésiter en face d'un acte peut-être sauveur mais sûrement illégal. Il est vrai qu'en cas d'incendie, le propriétaire d'une maison privée n'a guère le droit de se plaindre si les sauveteurs entrent chez lui en forçant toutes les issues, en brisant même portes et fenêtres, mais les questions politiques sont d'essence complexe : il s'en faut de tout qu'elles soient susceptibles de solutions simplistes et faciles; et, après tout, il y avait un dixième des Français pour qui l'incendiaire dans la circonstance s'appelait Louis-Xapoléon Bonaparte. Dom Guéranger, malgré les instructions qu'il avait laissées, ne pouvait méconnaître que l'œuvre de Solesmes était à la merci de quelque manifestation imprudente. Au bout de quelques semaines, il se rassura complètement. Le calme régnait en France; il y avait une très nette affirmation de la volonté nationale dans l'imposante majorité qui avait accueilli le plébiscite; les lettres de Solesmes montraient que tout était paisible : il pouvait donc demeurer à Rome, poursuivre ses travaux et assurer l'avenir de sa congrégation.

Ses relations s'étendaient chaque jour : il voyait souvent le P. Passaglia et le P. de Villefort, le P. Jandel et le P. Besson, le P. Spencer des passionistes et Mgr Martinucci. Mgr de Mérode l'invitait à sa table. Le jour même du 2 décembre, dom Guéranger y rencontra un jeune homme, protégé du cardinal Mai et attaché à la bibliothèque Vaticane, qui avait témoigné le désir de lui être présenté. Il s'appelait le chevalier Jean-Baptiste de Rossi. Le savant P. Marchi l'avait initié aux études d'archéologie chrétienne; les travaux de Solesmes lui étaient familiers déjà. Son nom était sur la liste des souscripteurs au Spicilegium Solesmense de dom Pitra, D'avance les âmes étaient d'accord; elles entrèrent

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sur l'heure non pas en connaissance mais en réelle amitié : l'abbé de Solesmes fut pris au charme d'une âme pieuse et loyale, d'une science aussi achevée que modeste. Leurs entretiens furent presque journaliers, leurs promenades fréquentes sur la voie Appienne. Jean-Baptiste de Rossi aimait à rendre hommage à l'action qu'avait exercée sur lui dom Guéranger : « H a été pour moi, disait-il, ce que saint Philippe Néri a été pour Baronius. »

Cependant en France au lendemain du coup d'Etat, les hommes politiques prenaient selon leurs affinités diverses leur attitude personnelle en face du pouvoir nouveau. Montalembert trouva dans son horreur des partis révolutionnaires un motif puissant de se ranger du côté du président. Sans amnistier ce qu'il y avait de notoirement illégal dans le coup d'Etat, il ne bouda pas outre mesure contre un homme déterminé à maintenu' l'ordre dans la société. Un instant même il adopta l'attitude qu'avaient inspirée à l'abbé de Solesmes, dans un même amour de l'ordre et de la paix, les gages donnés déjà par le pouvoir nouveau à la cause de la liberté de l'Eglise. On invitait Montalembert à demeurer l'ami et le conseiller du président. Il se laissa dire et entra dans la commission consultative. Dès le 12 décembre, avant le plébiscite, il s'était adressé aux catholiques et leur avait dit son parti :

Je ne vois (hors du président) que le gouffre béant du socialisme vainqueur. Mon choix est fait. Je suis pour l'autorité contre la révolte, pour la conservation contre la destruction, pour la société contre le socialisme, pour la liberté possible du bien contre la liberté certaine du mal (1).

De cette patriotique intervention, Montalembert avait reçu les félicitations de son ami l'abbé Gerbet, alors vicaire général d'Amiens (2). Elles parurent dans l'Univers du 18 décembre. Il sembla jaloux de recueillir aussi l'applaudissement de dom Guéranger et usa pour l' obtenu' de la plume de dom Pitra :

M. de Montalembert m'a chargé de vous dire expressément qu'il tenait h avoir votre approbation sur sa ligne de conduite, et qu'il n'avait rien fait que sur l'avis du nonce, du cardinal de Reims et de Mgr d'Arras. Il a dû écarter les conseils contraires du P. Lacordaire et passer à pieds joints sur les adjurations de Mgr Dupanloup (3).

L'évêque d'Orléans en effet fulminait contre le coup d'Etat et prédisait hautement qu'il échouerait devant la protestation de toute la France : « Je ne crois pas, écrivait-il, qu'il y ait eu jamais une puissance

(1) L'Univers, 14 décembre 1851.

(2) Lettre du 15 décembre 1851.

(3) D. Pitra à D. Guéranger, 15 décembre 1851.

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