MORT DE MONTALEMBERT
voulait défendre jusqu'au bout et avec toutes les armes une cause dont il était seul à ne désespérer pas. « Puisque tant de gens qui se portent bien ne disent rien pour soutenir leurs champions, écrivait-il, il faut que les malades se lèvent de leur grabat pour parler (1). »
On voudrait, afin de pouvoir admirer cette héroïque ardeur, l'isoler de la cause à laquelle elle se vouait et des audaces auxquelles elle se laissait emporter. A l'heure même où il publiait le testament inachevé du P. Lacordaire et l'évoquait de sa tombe pour le faire « regimber avec non moins d'énergie que l'évêque d'Orléans ou le P. Gratry contre l'autorité pontificale érigée en système, imposée comme un joug à l'Eglise de Dieu, au grand déshonneur de la France catholique et, ce qui est mille fois pire, au grand péril des âmes (2) », à l'heure aussi où, dans une lettre trop célèbre dont il avait exigé la publicité, il dénonçait la doctrine ultramontaine comme « immolant la justice et la vérité, la raison et l'histoire, en holocauste à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican (3) »; au lendemain du jour où le Correspondant (4) empruntait à la Gazette de France (5) cette lettre fatale pour lui assurer la plus large diffusion, Dieu se présenta soudain. Le 13 mars au matin, une crise subite mit fin aux douleurs de Montalembert : un acte de contrition, un cri de pardon à Dieu, et il mourut.
Il fut amèrement pleuré dans ce Solesmes qui ne s'était jamais consolé de la rupture et qui priera pour lui jusqu'à l'éternité. Il demeure pour nous ce qu'il a été aux premiers jours, le cher avoué de l'abbaye. L'abbé de Solesmes intercéda pour lui auprès de Dieu avec une ferveur touchante. Pour lui, pour ses fils, tout souvenir pénible s'effaçait devant une telle mort. Dieu n'avait-il pas voulu la laisser pressentir dans ce milieu monastique que Montalembert avait tant aimé? Une moniale se mourait à Sainte-Cécile. Son nom de baptême était Elisabeth. L'avantveille de la mort de Montalembert, le 11 mars, dans l'après-midi, la mourante qui semblait sommeiller s'éveilla tout à coup pour dire : « Un service pour M. de Montalembert; il faut prier pour M. de Montalembert. » L'infirmière s'approcha d'elle; elle insista avec les mêmes paroles. L'infirmière crut à un instant de délire, supposa que la malade songeait à la messe du 3 octobre ou du 19 novembre et lui fit remarquer que l'époque de cette messe n'était pas venue. La mourante ne comprit pas; elle était à Sainte-Cécile depuis trop peu de temps pour avoir appris l'histoire de cette fondation; elle referma les yeux et rentra dans son silence et sa
(1) Lettre à M. Cuvillier-Fleury. (E. Oluvier, l'Eglise et l'Etat au concile du Vatican, t. II, chap. vi, p. 63.)
(2) Le Testament du P. Lacordaire, avant-propos, p. 17.
(3) Lettre à M. Lallemand. (Lecanuet, Montalembert, t. III, chap. xxr, p. 467.)
(4) 10 mars 1870. t. LXXXI, p. 996 et sniw
(5) 7 mars 1870.
370 DOM GUERANGER
prière secrète. Elle rendit le dernier soupir dans la nuit du 12 au 13 mars, précédant ainsi de quelques heures auprès de Dieu le comte de Montalembert pour qui elle avait sollicité des suffrages. C'est en allant le 14 au matin célébrer les premières funérailles à Sainte-Cécile que l'abbé de Solesmes apprit par le journal la mort de Montalembert, Il réunit ces deux cames dans une commune prière et vit dans le souvenir de la moniale un gage de miséricorde pour son ami. « Pauvre M. de Montalembert! écrivait Mme Thayer à dom Guéranger. S'il n'avait pas été arraché à votre cœur par je ne sais quelle tentation de l'ennemi des âmes, nous n'aurions pas à pleurer sur lui comme nous le faisons (1). » L'impression générale fut celle de l'anxiété et de la terreur. « Il est mort en France, disait Pie IX, un homme qui avait rendu les plus grands services à l'Eglise. J'ignore quelles ont été ses dernières pensées, ses dernières paroles; mais ce que je sais, ajoutait le pape faisant malgré lui allusion à la lettre cruelle, ce que je sais parce que je l'ai lu de mes yeux, c'est que cet homme avait un grand ennemi, la superbe (2)! » Hélas! ce qui était peut-être plus vrai encore, c'est qu'il s'était attaché à des amis qui le trompèrent. Devant l'éternelle justice qui est aussi l'éternelle tendresse, les années de Solesmes auront pesé davantage et l'auront emporté.
Lorsque parut la deuxième édition, réclamée aussitôt par le public, de la Monarchie pontificale, elle portait en premières pages un bref de Pie IX, daté du 12 mars, qui une fois de plus dénonçait les doctrines et les menées du parti libéral.
Nous pensons, disait le pape, que vous avez rendu à l'Eglise un très réel service en abordant la réfutation de leurs principes et en mettant à nu leur esprit rebelle, obstiné et perfide. Vous l'avez fait avec une telle solidité, un tel éclat, une connaissance si sûre de l'antiquité sacrée de l'Eglise et une si puissante sobriété que vous avez retiré tout crédit à leurs doctrines et que, pour le bien de tous, sasjes ou non, vous avez vengé les droits méconnus du droit, de l'histoire et de la foi (3).
L'évêque de Poitiers applaudissait à la parole pontificale et, tout en se ralliant devant le succès au parti qu'avait pris dom Guéranger de n'assister pas au concile, il nourrissait encore le dessein de l'amener à Rome un peu plus tard.
Si le père abbé était venu ici, disait-il à Mgr Fillion, il s'y serait fait beaucoup de mauvais sang; à Solesmes, il travaille pour l'Eglise : la Providence dispose
(1) Lettre du 27 mars 1870.
(2) Lecanuet, Montalembert, t. III, chap. xxi, p. 475.
(3) Bref Dolendum profedo est, 12 mars 1870.