PIE IX ET MONSEIGNEUR DUPANLOUP
disait-il; mais il se jetterait aux genoux du pape (1)! » Sur ces entrefaites et à propos de cette même question d'intervention auprès du concile. M. Daru sortit du ministère : avec ce départ, les chances de M. Cochra s'évanouirent. Il fallut songer à autre chose.
Le schéma de fide avait été voté par l'unanimité des pères du concile. Deux jours après, la majorité des évêques demandait que la constitution de summo pontifice fût détachée du schéma de Ecclesia et immédiatement introduite. L'évêque d'Orléans se crut mission d'intervenir. « Encore, disait-il, que mon nom ait cessé d'être agréable au souverain pontife, je veux ouvrir mon cœur à Pie IX et lui signaler le très grand péril qui surgirait de l'interversion proposée. Je croirais trahir le saint-siège et l'Eglise, ajoutait-il non sans hauteur, si je ne venais pas avertir avec une respectueuse mais entière sincérité le saint père, lorsqu'il est temps encore d'épargner à l'Eglise et au saint-siège des malheurs qui peuvent aller jusqu'à des désastres pour la chrétienté. » Le seul moyen que Mgr Dupanloup proposait à Pie IX, « pour éclairer véritablement et décharger sa conscience », eût été d'appeler auprès de sa personne vénérée « quelques évêques de chaque nation, des plus expérimentés, des plus désintéressés, ne craignant pas de dire la vérité ». Mgr Dupanloup ne doutait pas qu'il ne fût du nombre de ces évêques. Car, ajoutait-il, « dans une affaire si grave, si pleine des plus irrévocables conséquences, agir sans être pleinement informé, ce serait tenter Dieu, se jeter dans l'inconnu et assumer non seulement devant les hommes mais devant Dieu une effrayante responsabilité (2) ». Serait-ce dépasser la mesure que reconnaître en un tel langage, malgré les dires de M. de Falloux, non des renseignements, non des conseils, mais l'accent d'une sommation?
Le souverain pontife ne dédaigna pas de répondre le 2 mai à l'intimation orléanaise par un bref que l'historien de Mgr Dupanloup n'a pas rappelé. Tout d'abord Pie IX protestait que ses sentiments d'affection pour l'évêque d'Orléans n'avaient subi aucune éclipse. C'était même au nom de cette affection persévérante qu'il se faisait une loi d'avertir paternellement l'évêque de ne pas trop abonder dans son sens propre, alors surtout qu'il se trouvait en désaccord avec la plupart de ses frères dans l'épiscopat et la plus grande partie du clergé catholique. Toutes erreurs, toutes hérésies, ne sont-elles pas nées dans l'Eglise de Dieu de cet attachement à l'esprit propre et du mépris de la pensée commune et de la tradition? Non que l'amour de la vérité et la charge épiscopale n'invitent les évêques réunis en concile à s'entretenir librement entre eux des difficultés qu'ils pressentent, des objections qu'ils ont aperçues; mais s'efforcer par tous moyens de faire partager à tous son propre
(1) Lettre de du Lac à D. Guéranger, 22 avril 1870.
(2) Lettre du 26 avril 1870.
sentiment, mettre en oubli que l'Esprit de Dieu gouverne et dirige les jugements des conciles, n'était-ce pas s'exposer à ternir de grandes qualités, dignes d'être employées uniquement à la gloire de Dieu et à la prospérité de son Eglise?
Le Français résumait ce bref dans ces simples paroles de sa correspondance romaine : « Pie IX aurait fait au célèbre évoque une réponse extrêmement bienveillante. » Huit jours plus tard, le schéma de Ecclesia était distribué aux pères du concile et Mgr Pie ouvrit la discussion par un rapport habile, éloquent, qui tint durant une heure entière l'assemblée sous le charme. Dans l'enthousiasme du premier moment, il fut question d'emprunter aux assemblées parlementaires un de leurs procédés et de solliciter, sinon l'affichage, du moins l'impression du rapport. La déroute commençait. Le P. Gratry lui-même qui avait promis une cinquième lettre abandonna la plume. Mgr Darboy, en proie à une grande détresse, autorisant de son approbation et prenant à son compte l'indigne brochure : Ce qui se passe au concile, écrivait à l'empereur et terminait par une suggestion redoutable : « On peut encore arriver à temps pour empêcher ce qui se passe ici (1). »
Mais les brochures étaient anonymes et ceux qui écrivaient de telles lettres ne redoutaient rien autant que de les voir rendues publiques. Parfois il semblait que la passion négligeait à ce point toute mesure qu'elle voisinait avec la bouffonnerie : un organe de la minorité prétendait interdire à tout évêque infaillibiliste d'accorder son placet à la définition redoutée, sous peine de quatre péchés mortels contre la vérité, contre la foi, contre la justice et contre la paix de l'Eglise, s'il n'avait auparavant, dans la droiture de sa conscience, étudié tous les pères et interrogé tous les monuments de la tradition. Interroger sur l'heure tous les monuments de la tradition eût été difficile à des évêques qui, en vingt jours, après avoir subi soixante-cinq discours pour ou contre l'infaillibilité, dévoré trente brochures, avaient encore la tête saturée de commentaires contradictoires sur les trois textes classiques de l'Evangile, la dispute de saint Cyprien, la chute d'Honorius, les erreurs du pape Vigile et la question des trois chapitres.
E fallait en finir. L' évêque de Sura prit la parole le dernier sur la discussion générale; ce lui fut une occasion de rééditer la comparaisoi établie déjà dans son Mémoire entre les deux systèmes en présence, la monarchie parlementaire, la monarchie absolue. Il eut des mots fâcheux. Les membres de la majorité, évêques pourtant comme lui, évêques plus que lui, furent par lui appelés les ennemis de l'épiscopat, adversarii episcopatus, parce qu'ils refusaient d'élever le concile au-dessus du pape. parce qu'ils prétendaient accorder au pape des droits que la traditioi
(1) Lettre du 21 avril 1870.