JOIES ET TRAVAUX DE LA DERNIÈRE HEURE
La nouvelle de la définition de l'infaillibilité parvint à Solesmes le soir du 19 juillet pendant la conférence spirituelle. Le Te Deum fut chanté solennellement avant compiles; les cloches de l'abbaye se firent entendre durant une heure, portant au loin le témoignage de la foi des religieux à une vérité dogmatique mise en si vive lumière par les travaux de leur abbé. Autour de l'abbaye régnait la tristesse provoquée par la levée des troupes et les appréhensions de la guerre qui allait commencer. Il n'y eut pas d'illumination; l'opinion populaire l'eût interprétée sans doute comme une preuve nouvelle que le pape et les prêtres avaient désiré la guerre et qu'ils s'en réjouissaient. Pourtant, après s'être rendu au Mans pour accueillir Mgr Fillion dès son retour de Rome, l'abbé de Solesmes ne crut pas que l'inquiétude publique s'opposât à une manifestation religieuse discrète : la statue de saint Pierre, exécutée autrefois pour Guillaume Cheminart, fut retirée de la chapelle de droite, dite de Notre-Seigneur, et érigée au bas de l'église, à droite, sur un socle de marbre. A l'issue des vêpres le dimanche 25 juillet, l'abbé de Solesmes bénit solennellement la statue, prononça une courte allocution et donna lecture de la constitution Pastor œternus. Une indulgence de cinquante jours avait été accordée par Pie IX à tous les fidèles qui viendraient vénérer la statue de saint Pierre selon la coutume romaine.
Le contre-coup trop attendu de la guerre se fit sentir à Rome : les troupes françaises furent rappelées. C'eût été une amère dérision de confier à l'Italie la garde des frontières pontificales; on y pensa pourtant. De son côté l'ambassadeur prussien se porta au Vatican pour déclarer que la puissance qu'il représentait prenait sous sa haute protection la neutralité de l'Etat pontifical et considérerait comme un casus lelli la
violation de la frontière par un soldat étranger, italien ou français. Les deux garanties se valaient. Le souverain pontife n'eut grand souci ni de l'une ni de l'autre. Ensemble la fortune de la France et celle de la Rome pontificale s'inclinaient durement atteintes.
Dès le commencement d'août, Mgr Fillion voulut revoir les deux abbayes et visiter à Solesmes l'évêque élu de Nantes, Mgr Fournier, qui avait désiré se préparer à sa consécration épiscopale auprès de dom Guéranger. L'évêque du Mans avait trouvé le loisir à Rome de s'intéresser très efficacement au monastère de Sainte-Cécile. Une audience sollicitée dès le 20 juin lui avait été enfin accordée à une heure inespérée, le 14 juillet, alors que le souverain pontife était obligé par les travaux du concile de refuser toutes autres conversations que celles réclamées par les affaires générales de l'Eglise. Il avait trouvé Pie IX en bonne santé, en belle humeur et nullement affecté des quatre-vingt-huit non placet de la veille. Après avoir rappelé les travaux de dom Guéranger, l'évêque du Mans avait offert au souverain pontife une supplique assez étendue où il sollicitait la création d'une abbesse de Sainte-Cécile.
— Mais, répliqua le pape, sareble mettere il carro avanti i oovi; il faut d'abord faire ériger le monastère en abbaye.
— Peu importe, très saint père, répondit l'évêque; pourvu que le char marche! Si par la grâce de Votre Sainteté nous obtenons une abbesse, la congrégation des évêques et réguliers ne tardera guère à nous accorder une abbaye.
Pie IX prit alors la supplique, en retourna les feuillets :
— Mais c'est tout un sermon; laissez-moi cela, je le lirai à tête reposée.
— Si Votre Sainteté veut le permettre, je vais lire, ce ne sera pas long. Quand l'évêque eut fini, Pie IX prit la plume et, témoignant que cette
condescendance apostolique voulait récompenser par une faveur tout exceptionnelle les travaux de dom Guéranger, il écrivit : Pro gratia speciali in exemplum non adclucenda, petitam facuïtatem concedimus.
De cette faveur apostolique qui couronnait son œuvre, l'abbé de Solesmes avait été averti aussitôt; mais il n'en avait livré à personne le secret : le 8 août lorsque l'évêque vint à Solesmes, nul ne savait encore qu'un rescrit pontifical accordait à Sainte-Cécile la bénédiction abbatiale pour la prieure et l'union à la congrégation bénédictine de France. Dom Guéranger avait réservé à l'évêque la joie de le dire lui-même à des moniales qu'il honorait de son affection; pour lui en laisser le loisir, il avait retardé son entrée dans la salle où les religieuses étaient réunies, de tout le temps qu'il avait cru requis pour cette joyeuse promulgation. Un même calcul de délicatesse avait déterminé l'évêque à surseoir; et lorsque l'abbé de Solesmes entra, demandant l'accueil fait par la communauté à la bonne nouvelle, l'évêque répondit : « Elles n'en savent rien, mon révérendissime père; nous vous attendions pour leur apprendre
comment le souverain pontife,' ayant cherché quelle récompense pouvait vous toucher davantage pour vos admirables travaux, n'avait rien trouvé de mieux que de combler vos filles. » Et avec la joie d'un négociateur qui a pleinement réussi, il raconta l'audience du 14 juillet. Ensemble il fut convenu que l'église de Sainte-Cécile alors presque terminée serait consacrée le 12 octobre suivant, que l'évêque prendrait son quartier à Solesmes et que la bénédiction de l'abbesse aurait lieu le 15 octobre, fête de sainte Thérèse. On ne doutait pas que la guerre ne dût être alors finie.
Quelques jours plus tard, l'abbé de Solesmes se rendit à Angers pour y saluer le nouvel évoque, Mgr Freppel, et de là à Nantes pour assister au sacre de Mgr Fournicr. Les moines de Saint-Pierre continuaient à ignorer la bénédiction apostolique descendue sur le monastère voisin. Il y avait discrétion et prudence à taire des nouvelles joyeuses, tandis que des meneurs sinistres, sortis on ne sait de quels repaires, se répandaient dans les campagnes, exploitant l'inintelligence du bas peuple, mêlant la guerre, le concile, les prêtres, les Prussiens, et s'en allaient semant partout le bruit que le pape soutenait la Prusse, que c'était à lui que remontait tout le mal, puisqu'il avait armé lui-même les soldats qui envahissaient le sol de la France et massacraient ses enfants. Au milieu de l'anxiété et de la tristesse des âmes, on devine l'effet produit par de telles excitations, préludes ordinaires des discordes civiles. Il fallait en conjurer l'effet, Dom Guéranger n'avait d'ailleurs besoin que des inspirations de son cœur pour offrir à la préfecture du Mans de créer dans l'abbaye une ambulance, où blessés et malades furent accueillis durant tout le cours de la guerre. Les communautés religieuses refluaient devant l'invasion et cherchaient un refuge dans des régions moins menacées. Un instant l'abbaye de Jouarre sollicita auprès de la jeune communauté de Sainte-Cécile une hospitalité qui fut accordée avec joie, car il y eût eu bienfait de part et d'autre; mais ni Jouarre ni Sainte-Cécile n'eurent à en bénéficier.
La détresse qui n'avait cessé de régner à l'abbaye s'augmenta de toutes les difficultés nouvelles créées par la guerre, qui atteignaient même F aisance publique et créaient pour un monastère obéré déjà une réelle anxiété. C'est alors que la pensée de dom Guéranger se porta vers le nord de la France, région industrieuse, riche, généreuse, où maintes fois ses fils avaient reçu un accueil très sympathique. Terre autrefois semée de grands et florissants monastères, peuplée de familles nombreuses et patriarcales, habitée par une race saine, calme, résolue, merveilleusement propre à la vie surnaturelle, la règle de saint Benoît y avait été pratiquée dès l'époque mérovingienne, durant ces siècles que Mabillon a regardés comme l'âge d'or de la vie bénédictine. Dom Guéranger se demandait pourquoi elle ne pourrait pas y refleurir encore. « Tôt ou tard, disait-il, nous nous établirons par là; les saints y ont abondé : nous y re-
trouverons leurs traces. » Et la Providence semblait sourire à ces rêves; depuis deux ans déjà, de ce pays créé par les moines mais où la vie bénédictine était ignorée, des vocations monastiques s'étaient levées, sans causes extérieures appréciables, sans influences précises, et d'ellesmêmes elles s'étaient orientées vers Solesmes comme vers un centre de solitude et de paix, de vie surnaturelle et de doctrine.
Le diocèse d'Arras, terre de saint Waast et de saint Bertin, s'était é\ cillé le premier cl avait devancé sa métropole, Cambrai, qui se recueillait encore. Une fraternité de désirs et de combats communs avait réuni autrefois l'abbé de Solesmes et l'ancien évêque de Langres, Mgr Parisis, qui avait illustré ensuite le siège d'Arras. Son successeur, le grand et bon géant, Mgr Lequette, avait hérité de toute l'affection de Mgr Parisis pour les maisons religieuses. Il se trouva une famille chrétienne originaire de Saint- Venant que le patriarche saint Benoît sembla ambitionner tout entière. Trois fils étaient prêtres déjà et appartenaient à la société diocésaine de Saint-Bertin. L'un fut appelé; l'autre le suivit. Lorsque la vocation atteignit le troisième, F évêque d'Arras effrayé par la contagion contesta et se refusa à livrer son vicaire général. Celui-ci ne resta dans le siècle que pour soutenir de son pouvoir, de son ministère et de toute sa fortune les maisons religieuses du diocèse; puis, l'heure venue, pour aider efficacement à une double fondation monastique qui s'honore de son amitié. Kestait un quatrième frère, marié, et partant défendu contre la vocation. Il rivalisait de piété avec ses aînés. Dieu lui donna un fils qui à son tour entra dans la famille bénédictine : l'appel surnaturel ne s'arrêta qu'après avoir tout exigé, tout obtenu. Un tel exemple provoqua des imitations et, le branle une fois donné, d'autres vocations suivirent. Il en fût venu bien plus encore si dom Guéranger eût été capable de prendre sur l'heure possession d'un ancien monastère de cisterciens auprès de Saint-Omer; mais il fut reconnu bientôt que le dessein était prématuré : il ne devait être repris que vingt ans plus tard.
C'est dans cette région du Nord, et afin de pourvoir aux besoins présents et à ceux de l'avenir, qu? dom Guéranger envoya un de ses plus aimés fils, le R. P. dom Athanase Logerot. L'heure était bien peu favorable. L'industrie souffrait cruellement; la cessation du travail contraignait chacun à songer à soi. Pourtant, même au milieu de sa détresse, la province de Cambrai vint au secours d'une détresse plus grande et le quêteur rentra à Solesmes à la hâte dès le 30 août, échappant à l'investissement dont Paris se sentait menacé. Après Sedan et le 4 septembre, les heures devinrent plus sombres encore. « J'ai traversé bien péniblement le cauchemar de 1848, disait l'abbé de Solesmes, mais celui-ci est bien plus terrible. » Les régions habituellement les plus paisibles, — et le Maine est de celles-là, — étaient en pleine fermentation. On eût dit que la proclamation de la république avait déchaîné les pires instincts.
Lorsque le nouveau préfet républicain, M. Le Chevallier, avait pris possession de sa charge, un groupe de partisans s'était présenté à lui et, comme don de joyeux avènement, comme aubaine naturelle, lui avait demandé la liberté de deux heures de pillage dans la bonne ville du Mans. M. Le Chevallier était intelligent et résolu; il répondit aux émeutiers en leur déclarant qu'il les ferait fusiller, s'ils ne se dispersaient aussitôt. Ils obéirent.
Mais là où elles n'étaient pas comprimées par une main ferme, l'anarchie et l'impiété donnèrent l'idée de ce qu'elles se permettraient, le jour où elles seraient maîtresses, dans le Paris de la Commune. Septembre 1870 eut des jours terribles et que n'oublieront jamais ceux qui les ont connus. La France envahie, Rome livrée à la révolution italienne, Paris investi et comme prisonnier, les haines châles ne s'imposant nulle trêve même en face de l'invasion ennemie; et cependant, l'Europe politique regardant, indifférente jusqu'au sarcasme, ce qu'elle croyait être l'agonie de la nation française, lorsqu'elle n'applaudissait pas à la leçon si méritée que notre orgueil venait de recevoir; un gouvernement effaré et incapable, ne songeant qu'à se gorger lui-même, à assouvir ses vengeances et oubliant les malheurs de la patrie au milieu des basses jouissances de son pouvoir usurpé.
Combien de temps la main du Seigneur devait-elle s'appesantir sur notre pays, si coupable, si aveugle aussi? La tourmente s'arrêterait-elle au pied de ces deux abbayes encore paisibles? Il ne semblait pas que Ligugé eût rien à craindre; mais à Marseille les désordres furent tels que le prieur crut devoir par prudence licencier les moines du prieuré de Sainte-Madeleine et les semer çà et là jusqu'au retour de jours meilleurs. Puis lorsqu'ils rentrèrent, ce fut pour être témoins de scènes aujourd'hui presque oubliées, soit parce que les malheurs de la France les voilaient quand elles se produisirent, soit parce qu'elles s'effacèrent dans la suite devant un drame plus terrible dont elles ne furent que l'ébauche : la révolution s' emparant du préfet de Marseille et le gardant à vue dans sa demeure, la Commune établie à l'hôtel de ville, l'émeute dans la rue, la guerre civile ajoutant ses horreurs aux tristesses de l'invasion.
Malgré les angoisses dont il était assiégé, dom Guéranger ne consentit pas à interrompre les travaux de Sainte-Cécile. Dans son dessein, l'église devait être bénite et livrée au culte le 11 octobre; la cérémonie de la consécration serait ajournée. Lorsqu'on le blâmait discrètement do son imprudence à bâtir, le lendemain étant si peu assuré, il répondait avec tranquillité que les moines d'autrefois n'eussent rien fait, s'ils avaient attendu pour agir un jour de pleine sécurité. Et sans se décourager, il s'en allait en Bretagne, à Lorient auprès de l'abbé Schliebusch, demander les ressources dont il avait besoin pour faire vivre sa maison. Comme le Nord, la Bretagne lui fut accueillante et amie. A son insu.
dans ces étapes diverses, le restaurateur de la vie bénédictine marquait d'avance les régions de la France où elle devait refleurir.
La marche des Prussiens les avait conduits jusqu'à Orléans. On ne pouvait plus désormais songer à de longs voyages.
Dieu sait quand nous nous verrons, écrivait dom Guéranger à Mgr Pie : à cette heure je ne quitte que de force. H fait bon rester à la maison au milieu de ces troubles. J'ai quatre moines dans la mobile, huit dans la garde nationale et plus d'un souci avec tant de monastères qui apportent chacun leur sollicitude. Ma santé est passable; mais je m'appesantis pour la marche. Je trompe mes ennuis en écrivant une histoire de l'Eglise primitive de Rome d'après les travaux de M. de Rossi. C'est le seul travail qui puisse m'intéresser au milieu des incertitudes du présent (1).
Bientôt la ville du Mans fut menacée à son tour. La tactique prussienne consistait à décourager, dans le Nord et l'Ouest, tout effort tenté par la province pour attaquer à revers l'armée qui investissait Paris. L'hiver était d'une rigueur extrême; les fuyards semaient partout la terreur dont eux-mêmes étaient saisis; les paysans affolés abandonnaient leurs maisons, se réfugiaient en Anjou, s'entassaient dans les bourgs sous le coup d'une panique qui n'entendait plus aucun conseil. L'armée française était complètement démoralisée, et il advint en certaines régions de la Beauce qu'elle eut fort peu à se louer d'une population qui lui refusait tout secours, afin d'avoir à offrir davantage aux Prussiens le jour où ils se présenteraient.
Les Prussiens ont pillé à fond les maisons de Saint-Calais, écrivait Mgr Fillion; maintenant ils dévastent les campagnes environnantes. Dieu semble les promener sur les paroisses les plus irréligieuses du diocèse, comme le médecin la pierre infernale sur les parties gangrenées d'une blessure. Domine, veni ad Uberandum nos (2).
La marche des ennemis n'avait rien de régulier ni de continu : au lendemain d'une pointe plus audacieuse, ils se repliaient afin de dissiper par une concentration de forces supérieures les troupes improvisées qui manœuvraient sur leurs flancs. A la fin de novembre l'ennemi fut signalé en grandes masses à six kilomètres du Mans. Il était presque aux portes de la ville et avait ouvertement témoigné le dessein de s'en emparer; il se promettait d'y entrer le vendredi 25 novembre et de célébrer son office à Saint-Julien le surlendemain, lorsque soudain l'armée prussienne fut ramenée en arrière. Le danger d'invasion s'éloigna et dom Guéranger put se proposer un voyage rapide à Poitiers pour y présenter un de
(1) Lettre du 13 novembre 1870.
(2) Lettre du Ie décembre 1870.
ses fils à l'ordination : voyage pénible, alors que les communications étaient difficiles et que les chemins de fer suffisaient à peine à transporter les troupes et le matériel de guerre. Il ne put accomplir son dessein qu'aux premiers jours de janvier 1871.
Au palais épiscopal de Poitiers, il trouva M. de Charette, récemment échappé des lignes prussiennes et souffrant encore de sa blessure. L'abbé de Solesmes partageait sa vie entre Ligugé et Poitiers, lorsque les nouvelles les plus alarmantes lui parvinrent : de nouveau le Mans était menacé par un retour offensif de l'ennemi. Le 13 janvier, dom Guéranger quittait Poitiers à la hâte, arrivait à Angers à dix heures du soir; puis le lendemain matin, en dépit de l'effroyable tempête de neige qui sévit toute la journée, repartait en voiture pour rencontrer en chemin des centaines de fuyards échappés à l'armée de Chanzy et, brisé de douleur, de fatigue et d'inquiétude, arrivait à l'abbaye à huit heures du soir. On devine avec quelle anxiété il était attendu. Toutes communications avec le reste de la France étaient rompues; le canon se faisait entendre depuis trois jours : était-ce un succès? était-ce une nouvelle défaite? Lorsqu'on apprit que le génie faisait sauter les ponts et détruisait les lignes ferrées, lorsqu'on vit affluer les blessés à Sablé, il ne resta plus de doute : Chanzy avait été forcé de se replier. Il voulait opérer sa retraite sur Alençon; le gouvernement de la défense nationale prescrivit Laval.
Le corps du général de Curten, dix mille hommes environ, dans son mouvement de retraite, vint camper à Sablé. Mal dirigés, les soldats mirent quinze heures à franchir une distance d'environ dix lieues; ils se traînaient à grand'peine et n'avaient nul billet de logement; ils s'entassèrent pêle-mêle sur la place, dans la neige, par un froid intense. Les plus humbles foyers les accueillirent de leur mieux; mais la ville est petite, et à la nuit tombante une centaine d'hommes n'avaient pu encore trouver d'abri. Un officier, qui dînait au château en compagnie de plusieurs autres, en fut averti et avec une rondeur toute militaire : « Je n'y puis rien, répondit-il, qu'ils se débrouillent! » Heureusement il en fut qui comprirent mieux leur devoir. La charité publique aidant, les derniers venus eux-mêmes eurent un gîte pour la nuit. Le petit village de Solesmes reçut quinze cents mobiles de la Haute-Vienne; cent trente logèrent en l'abbaye, tremblants de fièvre, secoués par la toux, mal vêtus, mal chaussés, rompus de fatigue, mourant de faim, accusant par leurs souffrances plus encore que par leurs plaintes l'effroyable incurie dont ils étaient les victimes.
Dom Guéranger entrait à Solesmes peu de temps après eux. Son abbaye avait l'aspect d'une caserne : les armes étaient en faisceaux sous le cloître, des sentinelles faisaient la ronde à toutes les issues du monastère. Salles du noviciat, salles de conférences, dépendances de l'abbaye, tout était occupé. Personne n'avait prévu ce surcroît de bouches à nourrir;
il n'eût servi de rien d'aller à la quête de provisions dans les maisons du village en proie à la même surprise et à la même détresse, et le frère cuisinier n'avait environ que douze livres de viande. Il vint se plaindre auprès de l'abbé, renouvelant la question de l'Evangile :
— Qu'est-ce que cela pour tant de monde?
— Mon petit frère Augustin, lui répondit l'abbé, c'est au bon Dieu à nous tirer d'affaire; cuisinez toujours, on verra bien.
Les cent trente hommes et leurs officiers mangèrent, on ne ménagea pas les portions : il en resta pour le déjeuner du lendemain. « Autant j'en donnais, autant il y en avait », disait naïvement le cuisinier qui n'y comprit rien. Le fait nous a été attesté par des témoins survivants; dom Guéranger l'a conservé dans sa chronique : « J'ai trouvé casernes à l'abbaye cent trente mobiles de la Haute- Vienne avec un chapelain excellent. Ils sont partis le lendemain, enchantés de leur séjour. Pour leur souper et leur déjeuner, douze livres de viande ont suffi. Explique qui pourra! » Lorsque soldats et officiers eurent repris leur chemin, l'abbé de Solesmes bénit deux de ses fils qui partaient pour rejoindre l'armée de l'Ouest, l'un comme aumônier, l'autre comme infirmier.
Quelques jours après, nouvelle alerte : cette fois, c'étaient les Prussiens. Leur occupation de Sablé et des environs se fit dans un ordre parfait. Ce fut pour les Français la matière d'une amère comparaison. Les soldats étaient largement pourvus, très fermement commandés. Il fut porté à la connaissance de tous par un tambour et un crieur public que toute réquisition devait être refusée, si elle n'était pas faite par l'autorité militaire elle-même. La discipline fut parfaite et les rares infractions punies avec une extrême sévérité. Nous savons trop qu'il n'en fut pas de même partout, mais l'équité nous fait une loi de dire ce qui s'est passé sous nos yeux. Dix-huit cents Prussiens entrèrent à Solesmes le 22 janvier. L'abbaye, qui continuait d'être ambulance, fut ménagée et n'eut à héberger que six officiers et une vingtaine de soldats; une cinquantaine de chevaux furent aussi logés dans les dépendances. Le lendemain, tout disparut dans la direction de Laval. Il y eut quelques alertes encore, quelques réquisitions. Le son des cloches semblait inquiéter les ennemis qui parfois se demandaient si la voix sonore qui annonce les offices monastiques n'était pas quelque signal convenu avec des détachements de l'armée française. Un jour même, quelques uhlans ayant été tués dans une rencontre avec les francs-tireurs, les Prussiens menacèrent de mettre le feu aux quatre coins du village qui n'en pouvait mais. L'armistice du 31 janvier mit fin à la guerre. Une zone neutre de seize kilomètres fut tracée entre les deux armées : Solesmes y était compris. Durant tout le cours de l'occupation militaire, le seul mot kloster écrit sur la porte d'entrée défendit le monastère de Sainte-Cécile contre toute réquisition et même contre toute curiosité.