‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 147 sur 187 · LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LA COMMUNE

La ville du Mans s'en tira moins bien. H est vrai que le 12 janvier, après la retraite de Chanzy, l'armée prussienne ayant à l'improviste occupé la ville encombrée encore de mobiles et de francs-tireurs attardés, depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à la nuit, sur tous les points où se rencontraient Français et Prussiens, il y avait eu échange de coups de fusil. Le prince Frédéric-Charles voulut faire expier à la ville ce qu'il considérait comme un guet-apens et lui imposa une contribution de guerre de quatre millions; elle fut dans la suite réduite de moitié sur les instances de l'évêque. L'armée victorieuse prit quartier dans la ville. Soldats et officiers allumèrent dans les maisons particulières de tels brasiers que çà et là des incendies éclatèrent. L'évêché fut tout entier la proie des flammes; il n'en demeura que les murailles ébranlées : le feu dévora, avec la bibliothèque de l'évêché qui était considérable, la bibliothèque particulière de Mgr Fillion, les archives de sa vie entière, ses travaux manuscrits, sa correspondance. Il fut jeté hors de son palais, a dit l'évêque de Poitiers, « avec sa seule soutane, une partie de bréviaire et un volume de la patrologie... On ne l'entendit pas murmurer; son égalité d'âme ne l'abandonna pas un instant. On put voir alors à quel point le sentiment de la volonté de Dieu le régissait et combien il était supérieur aux événements de la vie présente : « Mon peuple avait tant souffert, « s'écria-t-il; il fallait que le pasteur partageât le sort du troupeau (1). »

Après l'armistice vint la paix, paix onéreuse, consentie à regret, presque aussitôt ensanglantée par les partisans de la guerre à outrance et par cette orgie révolutionnaire que l'on a nommée la Commune, à qui les hésitations du gouvernement laissèrent tout le loisir de s'étendre. Les horreurs de la guerre, selon un mot célèbre, firent place aux horreurs de la paix. Lyon, Saint-Etienne, Marseille se donnèrent le luxe d'imiter Paris. A Marseille, les églises furent forcées, l'émeute un instant maîtresse ne fut réprimée que par l'énergique résolution du général Espivent qui, des hauteurs de Notre-Dame de la Garde, mitrailla la préfecture où le préfet, ses secrétaires, le général de brigade, le procureur de la république et son substitut étaient prisonniers et détenus comme otages. L'anxiété de l'abbé de Solesmes était grande de voir de loin les siens dans cette fournaise; il gémissait des entraves sans nombre qu'une situation si étrangement troublée apportait à l'établissement du petit monastère. Les santés étaient péniblement affectées de l'exiguïté de la maison, du peu d'espace et du peu d'air qu'il est possible de trouver au centre d'une ville populeuse, des charges aussi qui pesaient plus lourdement sur une communauté réduite. On se souvient qu'en plus des travaux ordinaires de la vie monastique, les moines du prieuré étaient

(1) Oraison funèbre de Mgr Fillion. Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers, t. VIII, p. 205.

tenus encore au surcroît apporté par l'œuvre du grand catéchisme que le vénérable fondateur, M. Coulin, laissait de plus en plus glisser entre leurs mains.

La fête de Pâques de 1871 amena à Solesmes le général Bourbaki, l'ancien commandant en chef de l'armée de l'Est, On le sait, dans une heure de douleur et d'égarement, il n'avait pu se résigner à voir son armée perdue : ne consentant pas à survivre à sa défaite, il avait attenté à ses jours. Dieu voulut que la balle de pistolet s'écrasât sur l'os frontal comme sur une plaque de fonte, n'y laissant qu'une légère trace noire. Avec une franchise toute militaire, le général remercia les moines, qui, sur la demande du docteur Kondelou son parent, avaient prié pour lui lors de sa bataille perdue et de son suicide manqué. Sa parole brève et rapide respirait la droiture et la bravoure. Il était accompagné de son aide de camp, le colonel Le Perche, que l'abbé de Solesmes prit en grande estime et affection.

A la même époque et d'une autre région de la société, arriva à Solesmes un plus pacifique visiteur qui devait, lui, finir ses jours près de l'abbaye. M. Etienne Cartier avait été l'ami intime du P. Lacordaire et du P. Besson. Au commencement de la restauration dominicaine, une fête de saint Dominique avait réuni chez lui à Paris, rue Honoré-Chevalier, le P. Lacordaire, le P. de Ravignan et dom Guéranger. M. Cartier n'avait rien perdu de son affection pour l'ordre de Saint-Dominique; mais il venait de perdre sa mère, se croyait trop âgé pour être religieux et, après avoir passé à Solesmes la semaine sainte et les fêtes de Pâques, demandait à dom Guéranger, tout près de l'abbaye ou mieux encore dans l'abbaye même, un abri où il eût le loisir de poursuivre ses études et de mourir. Divers devoirs le retinrent encore quelques mois dans le monde et ne lui permirent d'accomplir qu'un peu plus tard un dessein auquel l'abbé de Solesmes s'était prêté volontiers. Mieux que personne, M. Cartier était apte à comprendre et à goûter intelligemment les joies de la vie monastique. En la personne de cet hôte de l'abbaye, à l'heure où dom Guéranger méditait une refonte totale de son Histoire de sainte Cécile, la Providence lui offrait de façon inespérée le concours artistique qui lui permettrait d'illustrer de tant de motifs pieux et variés ce qu'il aimait à appeler son catéchisme des catacombes.

Pendant ce temps, Paris supportait un second siège. L'armée régulière reprenait péniblement et au prix du sang sur l'insurrection les positions et les forts que le gouvernement avait si imprudemment abandonnés. Devant sa marche trop lente mais méthodique et sûre, appuyée par une puissante artillerie, les résistances tombaient l'une après l'autre; et dans les conseils de l'émeute de sinistres projets étaient agités. N'espérant plus vaincre, les insurgés voulurent du moins se venger. Si la Commune devait périr, Paris incendié, les otages massacrés seraien; les

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